On pourrait penser que l'auteur d'un délit, c'est celui qui commet l'acte.
Que nenni.
L'auteur d'un délit, c'est le législateur.
C'est lui qui, en portant le regard de la société sur un acte présumé condamnable, inscrit l'auteur dans la catégorie des délinquants.
Pour que le crime existe, il ne suffit pas d'Abel et de Caïn, il faut la loi, le gendarme et le juge.
Sinon, c'est au plus une mauvaise action.
Des crimes et délits, il s'en invente tous les ans, ou bien, comme les mots rares dans le dictionnaire, il en disparait, sans bruit ou avec fracas, d'eux-mêmes ou sous la pression du regard lourd, persistant et tenace du corps collectif.
Ainsi, des capitaines de navire ont appris que le dégazage sauvage en pleine mer est une infamie, la main aux fesses des patrons n'est plus une innocente plaisanterie, il vous est signifié que fumer au bar tue les autres et que ne pas mettre votre ceinture de sécurité vous coûtera la peau du dos et celle du visage.
A l'inverse, il n'importe plus à personne en France que vous aimiez quelqu'un du même sexe que vous et on préfère, si vous vous piquez, que vous le fassiez avec des seringues propres délivrées au grand jour par votre pharmacien.
Il y en a toujours eu, au cours de l'évolution, pour s'indigner de la perte de liberté ou pour crier au laxisme.
Rien d'étonnant donc à ce que la création de nouveaux délits soulève un débat.
Mais quand même.
Est-ce qu'on n'est pas en train de créer à tour de bras des délits d'un nouveau genre depuis deux ans?
Le délit de citation des phrases présidentielles, quand Monsieur Heon est condamné pour avoir brandi une pancarte avec le désormais célèbre: "casse-toi pauv'con".
Le délit d'avoir des parents qui n'ont pas les bons papiers, quand des enfants sont placés en centre de rétention.
Le délit de ne pas savoir lire et écrire à cinq ans, quand une enfant présentée devant un juge est présumée avoir refusé de signer un procès verbal d'interpellation
Le délit de protestation, quand des citoyens s'élèvent contre les conditions d'expulsion des étrangers dans les avions d'Air-France
Le délit de ne pas faire passer des évaluations aberrantes de Cm2, quand ce sont les gendarmes eux-même qui viennent vérifier, alors cela regarde simplement un supérieur hiérarchique.
Et aujourd'hui, dans Libé,
l'histoire de Monique Pouille, gardée à vue pendant neuf heures pour avoir accepté de garder trois portables de migrants chez elle pour les recharger.
Et bien pour moi, et quitte à me faire huer par les historiens et les spécialistes du droit, c'est peut être exactement cela, le début du fascisme.
C'est l'invention de délits qui ne sont plus connectés a des réalités sociales, fussent-elles discutables, à des nécessités impérieuses (oui, la ceinture de sécurité, ça sauve des vies) mais uniquement destinées à permettre à un système de se survivre.
Lors de son génial réquisitoire contre JM Le Pen, au cours du Tribunal des Flagrants Délires, le tout à fait génial Desproges citait une phrase pas mal non plus d'Ettore Scola :
"Vous vous méprenez, monsieur : ce n'est pas le locataire du sixième qui est anti-fasciste, c'est le fascisme qui est anti-locataire du sixième."Notre société, au dire de l'actuelle justice, souffrirait mille morts du fait de ses membres qui s'indignent de la grossièreté, ne supportent pas de voir des enfants en prison, trouvent inepte d'en évaluer d'autres sur des données non encore apprises, s'opposent au fait de maltraiter des hommes enchaînés et pire, donnent bénévolement un peu d'électricité à des hommes sans maison.
Or, quand un patient vient voir son médecin et énonce toutes les parties du corps qui le font souffrir quand il appuie, soit là, là et puis encore là, et tenez, si j'appuie ici, c'est atrocement douloureux, il y a une chose que le médecin doit examiner en premier : c'est l'index de son patient. Si ça fait mal vraiment dans tous ces endroits, c'est que l'index est très probablement cassé.
Allez, on lance une association de plus? Le "Non A la Pénalisation Outrancière", par exemple. Napo, c'est un joli nom?
Non?