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30.6.11

Méditer.


Parfois, ce qui bute, c'est le billet impossible à écrire, impossible à éviter.
Celui-ci, je tourne autour depuis plus d'un mois, très exactement depuis le jour de mon anniversaire.
J'ai reçu un putain de cadeau.
Des proches, qui méditaient depuis longtemps de créer en micro édition, une collection joliment appelée "La pensée vagabonde", m'ont fait la surprise de se lancer avec les pouèmes publiés ici.

Ils l'ont fait avec une telle chaleur, une telle générosité que j'en suis restée coite.
Ils l'ont fait avec une telle discrétion que je ne l'ai su qu'en découvrant le bébé bien emballé. Ils m'ont laissé le choix de le laisser à l'état d'incunable, comme un coup d'essai pour eux et cadeau pour moi seule, ou de le rendre public.
Ben voilà.
J'ai médité. Et puis finalement, j'ai décidé de me considérer comme éditée.
Là.
Pffff.





Cui qui n'en veut aka cliquer.

6.4.11

L'Afrique à Paris



Ceux qui me lisent depuis longtemps savent combien j'aime l'univers d'Alain Korkos. .
Alors, vous pourriez prendre ce qui suit pour une plogue amicale et rituelle. Ce serait dommage. Vous y perdriez beaucoup.
Le livre "les carnets de l'Afrique à Paris", pour lequel il s'est acoquiné avec la délicieuse Catherine M'Boudi, est un bijou.
Un bijou délicat, rieur, voilé d'amertume tendre pour la vie qui va pas toujours comme on veut, un bijou au charme têtu et insidieux.
Ce n'est pas seulement qu'ils la connaissent bien cette Afrique à Paris, ils connaissent aussi ce qu'est l'exil, ce besoin funambule de se rattacher au goût, à l'odeur, à la chanson qui vous a bercé sans y disparaître dans un exotisme qui ne serait plus qu'un embaumement.
Le dessin, ici, dépasse l'illustration : ce sont les portraits sensibles de ceux que vous croisez tout les jours sans forcément les regarder, de cette vieille dame qui attend l'avion après avoir rendu visite à ses enfants à l'employé de la ville dans son costume vert acide. Vendeuses de safu, sapeurs, coiffeuses pleines de sollicitude, coiffeur muet dont la seule douceur est de parfumer les tout-petits à la barbe-à-papa, écrivains, musiciens, colleurs d'affiches...
Dans la précision affectueuse de ces portraits, il y a un avertissement, à nous tous adressé. Ce n'est pas d'entendre ces étranges sabirs dans le métro, qui nous met en danger.
Ce qui nous met en danger de perdre notre âme, c'est d'oublier que ces langues, comme la nôtre, ne disent souvent que des choses très quotidiennes, très banales et très nécessaires, le petit qui marche couci à l'école, le tissu qu'on a trouvé, la peine de cœur, le boulot, la maman qui fatigue un peu, le recette du gombo qu'on ne fait pas tout à fait pareil.

Je me souviens, un jour, avoir été bouleversée par une simple phrase du Musée Anne Franck : " A la fin de la guerre, Amsterdam avait perdu plusieurs milliers de ses habitants".
SES habitants. Pas seulement "Les juifs avaient perdu plusieurs milliers des leurs.
Le livre d'Alain et Catherine, qu'on y parle de l'Afrance ou de la Frique ( copiraïte leurzigues) c'est avant tout un livre sur les parisiens.
Têtes de chiens, tiens...!

PS : c'est au Editions Parigramme. Ça se trouve aussi très bien sur le net

25.9.08

Rechute


J'ai rechuté. Je suis relapse.
Je pensais cette histoire terminée pour moi, j'étais quasiment sûre que mon cerveau avait fini par se déconditionner. Quand même, le sevrage se comptait en année et j'en était contente.
Plus de crise de manque le dimanche soir, quand on a brûlé toutes ses cartouches, plus de regard envieux vers le voisin, plus de tentation d'aller taxer.
Une grande paix lorsque le sujet était abordé, le sentiment d'être ailleurs, au delà...
A quoi cela a tenu? Une période plus solitaire, des soirées un peu longue? La rentrée et ses quelques tensions?
Curieusement, c'est sans doute à ma fille aînée que je dois cette rechute, et c'est peut-être un retour de boomerang, car je suis en partie responsable de sa propre dépendance.
Dans son déménagement, elle a laissé, ne pouvant l'emmener, une bibliothèque.
Vide.
Insupportablement.
Et j'ai craqué. J'ai rouvert un carton, rempli un rayonnage et je me suis remise à lire.
Trois ans, merde.

DANS LE CARTON POLARS DIVERS

Il y avait Donald Henderson Clarke et Un nommé Louis Beretti
avec Alias Tire-au-But, Louis Beretti a longtemps été mon préféré. Je le reprend avec une infinie nostalgie, parce qu'il me rappelle un temps révolu.
Non, n'allez pas croire que je regrette la Prohibition! Je ne suis quand même pas si vieille. Ce n'est pas ce que décrit le livre, qui me ramène en arrière avec douceur. C'est de l'avoir lu en un temps qui me paraissait sans effroi.
Dans le milieu des années 70, nous n'avions pas le syndrome du monde méchant. Les crimes que l'on nous montrait à la télé était ceux de rois maudits et personne à ma connaissance n'était entré dans un lycée pour y vider un chargeur.
C'est donc l'esprit parfaitement serein que j'ai pu découvrir le monde de Louis qui jouait à mettre le feu au chapeau des chinois qui allaient jouer au fan-tan.
Sûr, Louis est un dur, qui découvre le sexe et l'opium le même jour, du coté de ses quinze ans, le jour, tiens, où son ami Big Italy tua son premier homme sur un toit de Chinatown.
C'est un macho aussi, qui peut se laisser surprendre en train de parler à une femme et l'écouter tant que ce n'est pas la sienne, qui veille sur la vertu de ses soeurs, qui achète à sa mère une maison pourvue d'un confort dont elle ne profitera pas, et dont les phalanges connaitront une lente migration vers le poignet, jusqu'au jour où il sera enfin assez puissant dans le trafic d'alcool pour arrêter de cogner.
Pourquoi diable me reste-t-il si sympathique?
Sans doute parce qu'Henderson Clarke relate une réalité loin d'être rose, mais sans vouloir en rajouter, sans vouloir à tout prix nous tirer un frisson de répulsion.
Il y a de la loyauté dans Louis, autant qu'il y en a dans son auteur. C'est un bon fils, un bootlegger consciencieux, un compagnon solide.
Peut-être parce que c'est avant tout un migrant, et qu'à l'instar de mon aïeul, la respectabilité est un luxe qui prend souvent quelques générations. Bien des petits capitalistes de banlieue, qui savent au berceau que l'essentiel est de prendre et de vendre le plus vite possible, sont, sans s'en douter, sur le chemin d'une honorabilité qui ne leur sera reconnue que plus tard.

23.9.08

1, 2, 3


"M'sieur ! Y a Benjamin qui m'a filé un caramel qui colle!
-Fais celle qui n'a rien vu."

Voui, mais moi, en fait, j'aime pas si mal les tags, je fronce le nez juste pour faire genre.
Puis Benjamin, l'est très bien. D'ailleurs, quelqu'un qui cite "le Traité du Zen et de l'entretien des motocyclette " mérite une place au chaud dans un coin de mon paysage virtuel.
alors voilà:
1, 2, 3, j'étends le bras.
1: choisir un livre, l’ouvrir à la page 123 ;
2: recopier à la 5e ligne, les 5 lignes suivantes ;
3: indiquer titre, auteur, éditeur, année d’édition ;
puis, bien sûr, tenter de refiler le caramel à 4 autres personnes.

Ce qui donne cela:

Son visage est toujours en feu
C'est même pire: il brûle, il brûle.
Ainsi le pauvre papillon
Qu'a pris un écolier cruel
Agite ses ailes brillantes.




Au bout de mon bras, il y a Eugène Onéguine et ce visage, c'est celui de la très jeune Tatiana qui brûle d'attente et d'effroi depuis qu'elle a osé écrire une lettre au jeune homme qui se croyait revenu de tout.
Pouchkine, c'était l'un des grands amours de ma grand-mère et j'acquiesçais avec respect et solennité--- jusqu'à ce que je lise enfin.
Et c'est moi qui suis tombé amoureuse, non pas d'Eugène, mais d'Alexandre, de sa plume qui distribue les volées de bois vert et les billets tendres, qui se moque des jeunes gens blasés mais retient son souffle et son ironie devant l'ardeur candide d'un premier amour. Cette plume qui flâne et serpente, chante les petits pieds de ses anciennes maitresses et l'hiver russe, célèbre la perfection de l'ordre villageois en ces termes:

"Les servantes, dans le jardin
Cueillent des framboises et chantent
Comme on en a donné l'ordre
(Ordre fondé sur la sagesse
Bouche qui chante est occupée;
Bouche qui chante ne peut pas
Manger les framboises des maîtres)"


Et s'interroge sur sa postérité avec ceux-ci:

" j'aimerai ne quitter le monde
qu'en y ayant laissé ma trace
Je n'écris pas pour la louange
Mais il me plairait de donner
du lustre à mon triste destin
et que quelques mots fassent vivre
Comme des amis, ma mémoire."



Voilà, ça s'appelle Eugène Onéguine, d'Alexandre Pouchkine, ça a été écrit entre 1823 et 1830, c'est paru en Folio classique et ça me donne envie d'apprendre le russe chaque fois que je l'ouvre.

Ada, Oxygène, le Loup et l'Ane, si le caramel vous en dit..

19.10.07

La jeune lectrice et le carton en L.

Elle descend l'escalier, à peine réveillée. C'est encore une enfançonne, le mollet bâillant hors du pyjama défraîchi, la tignasse embroussaillée masquant le visage mince, l'oeil encore enfoui . Elle oursonne, grognonne, s'étire. Pendant que je prépare le chocolat, la tartine rituellement fendue et beurrée, elle file chercher son Asterix du matin.
20 minutes durant, rivée à sa lecture matinale, elle remuera le contenu de son bol avec son peigne et tentera de se coiffer avec son toast.
Elle est si jeune! N'est-ce donc pas possible de faire dévier cet implacable destin?Ne vous moquez pas, je vois poindre les premiers éléments liturgiques de cette secte infâme:

-Je finis mon chapitre.
-Attends!
-cékika pris mon livre?
-On pourra acheter le tome trois, quatre-cinq-dix?
-Cekika perdu ma page?
-j'arrive!
- y meurs à la fin?
-t'as fini? je peux le prendre?
-Tu peux porter mon sac, l'est trop lourd...

Que peuvent, contre cela, mes exorcismes pauvres et mal convaincus?
-Dépêche -toi!
-Quand je dis tout de suite, c'est tout de suite!
-Eteins la lumière!
-Ah non, tu as voulu les emporter, tu portes.

Rien sans doute.
Et dès que j'ai le dos tourné, la marée rampante du livre reprend l'escalade du lit, du bureau rose, de l'escalier et de la branche basse du figuier...

LE CARTON EN L


Dans le carton en L, il y a , il y a toujours eu Rosamond Lehmann.
Qui la lit encore?
Elle est en Purgatoire, après avoir connu la célébrité dans les années 30. Au vrai, si l'on peut se figurer le Purgatoire des Écrivains comme un lieu matériellement bien achalandé en cigarettes et en gin, je ne crois pas qu'elle s'émeuve plus que ça d'y séjourner.
J'ai dit gin et cigarettes. Le thé aussi bien sûr. Mais si j'avais rajouté ce dernier élément au fait qu'elle soit femme, anglaise et qu'elle s'appelle Rosamond j'aurais eu peur de voir filer la déjà mince partie masculine de mon lectorat, et franchement, c'eût été dommage.
Alors, dans ce Purgatoire qui ressemble plus à la Gare de Paddington dans le fog, qu'au salon de thé de Harrod's, il faut imaginer R. Lehmann en position d'observatrice attentive, masquant sous son détachement, une sensibilité extrême. Ironique avec les traits de classe si évidents dans la bonne société anglaise de l'entre-deux guerre, violente, parfois (" vos enfants savent-ils déjà qu'ils vous détestent?"), et pourtant pitoyable à leur involontaire emprisonnement, elle se révèle, peut-être malgré elle, une entomologiste élégante et parfois cruelle.

Rien n'est moins mièvre que Rosamond, malgré son prénom et les titres de ses livres, malgré même ses thèmes. L'invitation à la valse raconte la semaine d'une adolescente qui attend un premier bal, Poussière le parcours sentimental d'une étudiante fascinée par une famille de cousins, Intempéries, mon préféré, un livre interlocuteur, en quelque sorte, retrouve l'héroïne de L'invitation à la valse, dix ans plus tard, précarisée par son divorce et son choix de vivre indépendante, et décrit son histoire d'amour avec un homme marié.

Les personnages de son oeuvre sont toujours au bord de quelque chose, assez près pour s'y sentir lié, trop loin pour y appartenir complètement. Et c'est dans cette distance, même minime, que naît le récit
Olivia, l'héroïne de l'invitation à la valse, eût elle entièrement plongé dans le bal qu'elle n'en n'aurait rien eu à dire. Et, dans le roman suivant, c'est à mi-chemin entre le monde de l'aristocratie et celui de la précarité qu'elle inscrit une histoire d'amour incomplète et un avortement clandestin.
Pourtant, ce n'est pas par empêchement à sentir, que se dérobe l'achèvement de l'histoire, sous forme d'un statut dûment reconnu par la société et les contes de fée. S'il y a une tragédie de l'impuissance, ce n'est pas par la glaciation des sentiments, mais par l'impossibilité de la fusion associé à l'impossibilité de renoncer au désir de fusion avant que l'histoire ne soit vécue.
Les histoires d'amour ne tiendront pas d'autres promesses que d'être à vivre.
Peut être, d'ailleurs, que le point central, chez Rosamond Lehmann, est moins la difficulté de se lier à un être, que l'impossibilité de se sentir appartenir à un groupe. Judith, l'héroïne de Poussière, est fascinée par la famille entière des Fyfe, et l'amant d'Olivia lui entrouvre une porte vers un monde de l'aristocratie qui l'attire et la rebute à la fois. (Oui, Samantdi, je pense à ton moëllamant!)
Chez Rosamond Lehmann, les mères sont essentielles, nécessaires, solides et pas toujours bienveillantes. Voici ce qui apparaît après la description de la maison de famille d'Olivia:
"Oui, c'est certain, ces murs renferment un monde. Ici, la durée tisse sa toile d'une pièce à l'autre, d'un an à l'autre. Le temps est en sûreté, dans cette maison. Quelque chose d'énergique, de concentré, de fort, de calme s'y développe, quelque chose qui a ses lois, ses habitudes, quelque chose d'inquiétant, de tyrannique, à quoi il ne faut pas se fier tout à fait; quelque chose d'atroce peut-être. Une plante curieuse, aux fortes racines enchevêtrées : un spécimen unique. Une famille en un mot."
(L'invitation à la valse)


Ceux qui savent ce qu'il y a sous Anita sauront que je vous livre ici bien plus qu'une chronique littéraire. Deux de mes filles portent le noms d'héroïnes de cet écrivain, et si le choix fut délibéré pour l'une d'entre elle, la coïncidence pour l'autre me revint un jour dans la figure comme une évidence évitée. Par ailleurs, Rosamond Lehmann aime les jardins, l'adolescence, les livres et les hommes.(Et peut être aussi, à distance, les femmes qui aiment les femmes).
Par dessus tout, je la considère, à l'instar de Jane Austen et Margaret Mitchell, comme l'un des très rares écrivains jusqu'à une date récente, capable de poser un personnage féminin qui ne soit pas sublimé ou forcé. L'exigence de l'authenticité a un coût, et c'est sans doute pour cela, qu'aucun roman de cet écrivain ne se clôt sur la rassurante certitude qu'ils furent très heureux et eurent beaucoup d'enfants.
Mais comme dit une très belle chanson de Mac Orlan :
"C'est peut-être le prix d'une vie sans sagesse
Mais pour la sagesse, c'était pas mon fort
lalalalalala....."




Ps: pour ceux qui débarquent, cela a commencé ICI.

8.9.07

Enfance et partage


Elle a la bouche longue, l'oeil creux, la mèche presque exaspérée autour de l'index. Va, je connais ce dos en point d'interrogation, je sais le pourquoi de cette semelle qui racle le plancher, ce mouvement de tête vers la fenêtre qui ne t'offre qu'une évasion insipide à tes yeux. Je sais tout cela pour l'avoir vécu, et je ne sais s'il faut me désoler de te voir encore si peu sensible aux parfums du jardin soulagé, ou s'il faut me satisfaire du résultat d'une éducation que je n'aurai pu autre.
Tu es en manque, ma fille. Et de cette bouche si précise qu'on la dirait dessinée par toi même, va tomber, en gong boudeur, la phrase lancinante de ma propre jeunesse.
"Mômaaaaaaaan, j'ai plus rien à lire".

LE CARTON EN F
Allons, il faut bien que je m'extirpe de ce fauteuil, et que je monte au grenier avec toi. Je ne dirai rien de ce que j'ai lancé dans ton corbillon, ce qui se passe entre toi et les livres sont ta propriété.
Mais de la rencontre de ton doux profil et du carton en F ne pouvait sortir que cet auteur là pour continuer cette série de posts.
Je ne sais pas si tu as l'âge de lire Francis Scott Fitzgerald sans que cela t'ennuie. Mais tout, en toi, a l'age et la nuageuse délicatesse de m'y faire penser.
J'aime Fitzgerald depuis mes quinze ans, comme un frère pour lequel je me serais fait du souci. Je l'aime comme on aime un funambule, en croisant les doigts, priant qu'une traduction maladroite, un vent plus cynique, ne le fasse basculer du côté du mièvre ou de l'obscur. Peu m'importe les scories inévitables, je veux juste que soit préservée l'originelle pitié pour notre vulnérabilité, qui perce sous les accents du jazz des année 20.
Je suppose que tout a été dit sur Fitzgerald et la jeunesse, sur l'adieu sans cesse réitéré, sur l'incantation destinée à éloigner un trop prévisible aboutissement . Toute vie, dit-il, est un processus de démolition. Mais plus je le relis, plus je suis frappée de voir le contraste entre le paradis perdu de l'adolescence, qu'il ne peut aborder qu'avec des sentiments véritablement empoisonnés de nostalgie, et ce qu'il dit au passage, presque par inadvertance, de l'enfance. Alors que la jeunesse amoureuse est omniprésente et le force à l'ascèse d'un détachement douloureux, l'enfance, qui est rarement l'objet central de ses nouvelles, est régulièrement présente, avec un infini naturel, un pragmatisme tendre.
Ainsi, l'une ses nouvelles débute au moment où l'héroïne pianote avant d'aller donner le sein, une ultime fois, à son bébé. Les quelques phrases qui esquissent ce sevrage comme un moment à la fois clé et non avenu- ce n'est pas de donner le sein qui est un évènement, mais de ne plus le donner- sont une mélodie discrète qui me poursuit encore.
J'aime Scott comme un frère, ai-je dit, un frère qui aurait beaucoup bu pour étancher la menace plus que la soif, et pourtant, plus je le relis, plus je vois se dessiner une figure inattendue, celle d'un père spontanément attentif, pertinent, donnant , dans la biographie de ses personnages, une place étonnamment juste aux figures d'enfants. Quelqu'un qui ne faisait pas, de l'enfance, tout un roman.

J'ai aujourd'hui, l'âge qu'il avait quand il est mort. Je suis heureuse de le retrouver. Aussi surprenant que cela paraisse, j'ai trouvé dans cette oeuvre consacré à la célébration de la jeunesse, quelque chose qui a mûri en même temps que moi.

22.8.07

portrait de famille au numéro et série noire


Si je vous parle de John Reese, je vais être obligée de vous parler de mon grand- oncle.
Ou pour dire mieux, si je vous parle de Shapiro, je vais être obligée de vous parler d'Alexandre. Ce sont tous deux des personnages de roman : Shapiro est le personnage central d' Alias Tire-au-But, et Alexandre un élément périphérique et curieusement fondamental de ma propre saga.
Au vrai, je connais bien mieux le premier que le deuxième. Je n'ai rencontré Alexandre qu'en de rares occasions et il est mort depuis longtemps, mais nombreux sont les mots clés qui continuent de créer l'évocation. Par exemple : Russe, anarchiste, juif , ébéniste, Garibaldi, charisme. Et aussi amour et Série Noire, mais nous y reviendrons.
Bref, dans l'histoire, Alexandre tient le rôle d'un homme massif et alerte, avec des mains puissantes, une belle tête de lion aux yeux fendus, comme peuvent en avoir les russes d'un certain âge-voyez Bakounine!- des grands rires d'ogre végétarien, et des colères sans doute inoffensives. Il vivait en concubinage bien avant 68, en plein pays cul-bénit et avait survécu au diabète insulino-dépendant, aux grèves ouvrières parfois mortelles des années vingt, à la deuxième guerre mondiale, et, selon moi, à un père imbécile et brutal. Ce dernier, malgré la proposition de l'instituteur de payer entièrement les études de ce gamin si surprenant, refusa d'un mot rare dans la bouche d'un juif ashkénaze : "je suis ouvrier, mon fils sera ouvrier comme moi."
Il fut donc ébéniste, et pour tout regret, se contenta de dire en souriant :"je n'aime pas les gens qui menuisent".

Je dois à Alexandre deux mailles de mon tricot, qui ne se sont toujours pas usées. La première, c'est que l'amour, vivant, palpable entre deux êtres est possible au delà de soixante dix ans. Sa compagne eut peut-être plus de patience que d'éclat, mais jamais l'amoureuse complicité ne disparut de leurs regards échangés.
A soixante douze ans, il laissa pousser sa belle chevelure grise au delà des épaules, puis la coupa, pour la transformer en faux chignon pour sa compagne, qui perdait la sienne sous l'effet de l'âge et s'en désolait.

L'autre maille, beaucoup plus encombrante que le souvenir de cet inventif amour, surgit de sa grosse patte, lorsqu'il estima que douze ans était un âge respectable pour commencer la Série Noire.
Il m'offrit "Fantasia chez les Ploucs" de Charles Williams, et "Alias Tire-au-But" de John Reese.



Ou l'on voit que la triche fait toujours partie du jeu.

J'ai triché.
L'histoire de Mr Shapiro qui faillit s'appeler Shapiro-une-oreille n'est pas sortie d'un carton.
Je l'ai racheté très récemment à un bouquiniste, parce qu'il m'aurait été trop coûteux de vérifier s'il était bien en caisse, tant je l'ai prêté et perdu, et trop difficile d'imaginer qu'il ne soit plus dans ma maison.
Tire au but est un diamant-minuscule bien sûr, voyez mes mains, voyez ma maison, imaginez vous bouchons de carafe à mes doigts et oeuvres complètes de Chateaubriand à mes rayons?
Minuscule donc, mais d'un éclat insolite. Un diamant noir et tendre, l'auriez vous imaginé?
Non, je ne vous raconterais pas l'histoire, vous n'auriez plus envie de le lire. Mais laissez moi vous parler de Shapiro. Ce n'est pas un héros. C'est un juif né à St Petersbourg et arrivé enfant aux Etats Unis. Il n'est pas très grand, brun, avec des traits flous et agréables. Ce n'est pas un couard, c'est simplement un homme tranquille et observateur, heureux de son métier de représentant de commerce dans l'Ouest américain. Mais son âme de spectateur est traversée du sentiment de la beauté, et c'est pourquoi il aime le désert d'un amour constamment stupéfait, et la jeune Viola d'un amour plein d'oblation et de compassion. De la compassion, il en éprouvera aussi pour Lucille, la femme entretenue brutalement jetée à la rue, et même pour Bert Dysart, le beau cow boy dévoré et malsain, et ceci malgré que Bert ait menacé de lui couper une oreille.
C'est à mon avis ce sentiment de la beauté et son instinctive pudeur qui conduiront Shapiro à devenir le héros d'un instant, parce que quelque chose en lui s'oppose à la fascination du désastre.
Shapiro est un diamant minuscule, sur lequel je marche quotidiennement sans m'en apercevoir, et dont la découverte impromptue me saisit toujours de la même émotion reconnaissante. Shapiro est un brave type.

16.8.07

Polars en V


Vargas fut l'objet d'un malentendu, qui dura longtemps. Elle était vaguement repérée, mais confondue avec une autre. Je l'avais par erreur rangée dans la catégorie des auteurs qui, horreur après horreur, tentent de rivaliser avec le rapport annuel d'Amnesty International, ce qui est bien sûr impossible. Je ne m'en approchai donc pas, mes journées de consultation absorbant généralement la plus grande partie de ma capacité à métaboliser l'humaine perversité.
Une amie, subtilement, tenta de me rassurer, doublant ainsi un second cap. Car si je me désintéresse de la littérature outrancière, c'est bel et bien celle qui risque de m'émouvoir durablement que je fuis parfois, d'erratique façon.

Je crois que je lus en premier "Pars vite, reviens tard", et je sus immédiatement que cela me cueillerait comme un fruit consentant, et que les autres histoires feraient de même. Vargas, à peu de chose près, pourrait me conter l'histoire de la brosse à dents en pays pagan, tant je suis sensible à son intime mélodie. Là où d'autres se penchent sur la faille, elle observe le miroitement, ce qui en permanence, dans un visage, dans une histoire, dans une certitude, se décompose et se recompose, vacille en instable perspective. Adamsberg, son flic impair, toujours d'instinctif guingois est le type même d'un homme dont je tomberais amoureuse folle perdue-et avec qui je ne vivrais pour rien au monde juste avant de le faire.
Est-ce l'archéologue en elle qui éprouve le besoin de nous dire que rien ne dure vraiment sous la forme annoncée? Que pourtant, ses romans soient traversés d'histoires anciennes éclatant au présent en gaz délétères, fabrique sans doute une tension à laquelle je suis particulièrement sensible.



De la tension, il y en a aussi chez Van Gulik, et je ne peux la qualifier autrement que sexuelle. Ne te précipite pas pour cambrioler la première librairie à cette heure-ci fermée, ô mon avide lecteur, et laisse moi te donner deux raisons à ce renoncement.
La première est qu'il n'y a rien de commun entre le vertueux juge Ti, exerçant son ministère sous la bienveillante, mais implacable tutelle de la dynastie T'ang (663 ap.JC), et les fantoches suréquipés du bas qui peuplent les livres qui, posés sur la tranche, s'ouvrent tout seuls aux mêmes pages. Ce n'est pas tant ce qui est décrit qui fait tension, encore que l'auteur, qui rédigea une " Vie sexuelle en Chine ancienne", possédât solidement son sujet. Non, le principal attrait ce ces romans, en sus de l'intrigue et du formidable aspect documentaire, c'est d'avoir placé, en face de ces turpitudes, un homme tellement corseté, tellement formaté, tout à la fois par la morale confucéenne, par les standards du roman policier chinois, et par la malice même de l'auteur, que le lecteur se trouve immanquablement, comme en présence de Sherlock Holmes, à guetter la défaillance, à désirer que le vernis craque, que les convenances soit balayées, et que se déchire , enfin, la robe austère de la justice, sous laquelle, comme nous le savons tous...
J'ai dit lecteur? C'est là mon deuxième argument. Je crains que sur cet aspect précis des romans de Van Gulik, mon lecteur ne soit de préférence une lectrice. Faire dévier le séminariste de son rigide chemin de vertu me semble un inavouable grillon plus sensiblement féminin.
Mais pour autant, estimable lectrice, ne te précipite pas pour forcer la porte du monastère le plus proche, à cette heure fermé. Il est possible que la seule vraie morale des histoires contées par le très sérieux, très érudit Robert Van Gulik, c'est que certaines choses sont infiniment meilleures sous forme de plaisantes spéculations...

31.7.07

Quel petit filet à crevette au fond de la cour? Et ce qu'il y avait dans le carton de polars.

Je voudrais m'insurger contre la rumeur qui prétend que j'ai ENFIN exhumé ma bibliothèque. C'est faux.
Je n'en suis pas, comme Pepe Carvalho, à allumer mon feu avec un livre déchiré, car j'essaye somme toute, de rester en bons termes intérieurs avec les gens et les choses que j'ai aimé un jour. Je n'y réussis d'ailleurs qu'imparfaitement, et je meurs parfois d'envie que certains noms surgissent dans la conversation, afin d'entamer, par mon célèbre sourire en coin, une soulageante séance de bitchage, daube et autres "plumer-déchiqueter".
Mais enfin, cela ne m'est jamais arrivé avec les livres. S'ils m'ont lassée, je n'ai aucune vindicte envers la part de moi qui les a aimé, et je conçois fort bien qu'ils aillent se faire désirer ailleurs. Découvrir dans un livre des relents que ma jeunesse m'avait empêché de voir (antisémitisme bien dosé, racisme tranquille, homophobie puérile- je ne parlerai pas du machisme, cela amputerait tant de rayons!) n'aura jamais l'effet délétère que provoque la découverte de la radinerie de celui-ci, ou du bulletin de vote de celui-là.
Ce n'est pas par rancune que les livres sont au fond du jardin. Ce n'est pas non plus pour les dissimuler aux yeux des autres, car il sont dans une cabane dont la porte ne ferme pas la nuit et qui n'est pas gardée.
Il n'y a d'ailleurs aucune raison raisonnable à cela. La seule chose qui soit clairement identifiable, c'est le sentiment de légèreté que j'ai dans ma maison, qui me semble toujours être une maison de vacance, et la sérénité avec laquelle j'ai fait non, non, de la tête , quand on m'a demandé si le chantier bibliothèque allait s'ouvrir.
Je n'ai plus la possibilité de me dissoudre dans un livre, et je ne sais pas s'il s'agit là, de la fin d'un impérieux besoin, ou de la perte d'un incommensurable secours.
Je sais juste qu'on ne peut vivre sans aucun amour ou souvenir de l'amour. C'est pourquoi je plonge, de temps à autre, la main entre les reliures. Mais ce n'est parce que je les lis comme avant, que je vous en parle.
C'est parce que vous lisez ici.

LE PREMIER CARTON DE POLARS


Je ne pensais vraiment pas les avoir classés par ordre alphabetique. Mais quand ont surgi tout ensemble Vargas, Van Gulik et Van de Wetering, je me dis que je devais être encore pleine de l'espoir candide d'arriver à tout classer. Dois-je dire que les derniers cartons mentionnent "bouquins chiottes du haut" (cela désigne le dernier endroit où ils furent aperçus en vie-et non leur qualité intrinsèque), et qu'à bien examiner ce carton grelottant de cintres enchevêtrés, il est tout à fait possible d'imaginer y trouver "Le manuscrit trouvé à Saragosse "de Potocki?

J'ai déjà parlé de Wetering qui fut longtemps un de ces auteurs, dont le simple fait de me dire que je n'avais pas TOUT lu me remplissait d'une sorte de profonde sécurité affective. C'est un des très rares auteurs que j'ai vraiment eu envie de rencontrer, bien que je me dise maintenant que l'alcool et la métaphysique l'ont probablement rendu insupportable.
Il me fit toujours l'effet d'un écrivain involontaire, étonné du plaisir de ses lecteurs à son plaisir d'artisan, toujours au bord de nous dire qu'il y avait peut être plus important que ses petites histoires, mais finalement non. Je lui doit d'avoir compris que l'humour était moins la politesse du désespoir que celle du désenchantement. Tout n'est pas explicite chez lui, mais, sauf dans les derniers livres, je n'ai jamais senti l'espèce d'agacement que je ressens parfois aux obscurités des autres (je supporte très bien les miennes, en fait). Par un préjugé favorable, je me berce au saugrenu de l'auteur, acceptant de ne pas tout comprendre de la rencontre d'un vieux commissaire rhumatisant avec un tendre vautour apprivoisé, ni même du bien et du mal dans la police d'Amsterdam.
Oui, c'est peut être pour cela que j'ai aimé son trio de héros récurrents : je ne suis pas sûre qu'ils m'aient rendu le monde plus compréhensible. Mais, en acceptant avec cette bonhommie là, que je pose un instant ma tête sur leur épaule pour qu'ils m'entourent d'un bras fraternel, temporaire et virtuel, ils m'ont rendu plus supportable ce que je n'en comprend toujours pas.



Promis, on parlera de Vargas et de Van Gulik.
Et puis, les furtifs, vous avez le droit de vous lâcher. la blogoboule est en vacances, on reste entre nous. Des bises à tous.

30.7.07

Lecteurs Anonymes. Suite du carton en S.

Bonjour, je m'appelle Anita, et je suis accro aux livres depuis l'âge de 6 ans. Je ne peux pas vous dire comment ça a commencé. En fait, je crois que toute ma famille est accro.Pour eux, c'était naturel, ils ne se posaient pas questions. Quand j'étais petite, personne ne m'a prévenue que j'allais bouffer de la poussière, ruiner le dos de mes déménageurs bénévoles, dépenser l'équivalent du PIB de la République de San Marin, et faire crâmer les purées de mes bébés. Et je ne parle pas des nuits sans sommeil.
Je décroche petit à petit. Mais j'ai encore des rechutes. Vous savez ce que c'est, on croise des dealeurs à chaque coin de rue.
Mais ce n'est pas de retomber dans la dépendance qui me fait honte.
Non, le pire, c'est... c'est que...
C'est moi qui ait fourni leur premier livre à mes enfants.
Et maintenant, ils sont accros. (sanglot)


LE CARTON EN S


Dans le carton, il y avait aussi Albertine Sarrazin. C'est presque machinalement que j'ai empoché le Journal de Fresnes. Elle est depuis si longtemps avec moi, a fait tant de déménagements que je ne me suis pas aperçue à quel moment je suis devenue beaucoup plus vieille qu'elle ne le serait jamais.
Figure paradoxalement tutélaire de mes 15 ans, brune, nette, écrivaine, taularde et morte, comment n'aurait-elle pas versé un baume sur ce qui poussait, incohérent et dépareillé en mon propre coeur?
Elle m'apparaissait incroyablement assurée, et il me faudrait des années pour concevoir que les gens si semblablemement sûrs n'écrivent point, et comment les mots jetés, un à un, comme on s'applique précautionneusement à respirer pour éloigner la douleur, comment les mots vous tiennent debout.
Dans mon adolescence trop peu bornée, il y avait un véritable espoir à lire la liberté gagnée dans l'étroit corset de la cellule et des jours judiciairement comptés.
Je ne sais pas si je relirais l'Astragale ou La Traversière. La Cavale, oui, sans doute.
Mais plus encore ses journaux, ou les biftons de prison. Ces écrits, toujours adressés à quelqu'un, ne serait-ce qu'à l'ombre de l'Administration Pénitentiaire susceptible à chaque instant d'y jeter un regard malveillant, offre un mélange d'intimité, de masques choisis, de préciosité et d'abandon, qui ressemble très fort à un exercice actuel que nous connaissons tous ici. Et quelle écriture, incisive et sensuelle!
Pour ceux que la biographie intéresse, notons que l'histoire d'Albertine trop vite disparue est le genre de roman qu'on n'oserait écrire qu' à 18 ans. Enfant des "amours" ancillaires d'un médecin militaire petit et alcoolique ayant engrossé une jeune bonne de 15 ans juive algérienne, (c'est dire, en 1937 la considération qu'on devait lui témoigner), elle fut abandonnée à l'Assistance Publique, réadoptée clandestinement par ce père, dont la femme, stérile, ignora tout du lien entre lui et cette enfant. Elle fut à 10 ans violée par un oncle paternel, enfermée par la volonté de son père au Bon Pasteur à 15 pour des manifestations somme toute classiques du déchirement adolescent, et pour lesquelles, n'importe qui, au courant de son histoire, lui aurait trouvé des circonstances exténuantes.
Evadée, auteur à 16 ans d'un casse minable et maladroit (elle en fera, semble-t-il, de plus brillants avec son époux), l'intelligence confondante de ses journaux intimes saisis au cours de son arrestation, la firent déclarer "perverse constitutionnelle" par la justice et condamner à 7 ans de prison.
Encore un triste cas d'héritabilité du trouble du comportement, mais il eut été sans doute préférable, pour la morale, sinon pour la littérature, de fourrer le médecin-colonel et son frère en taule avant leur fille et nièce. Ce ne fut pas le cas, et le père put tranquillement entamer la procédure destinée à ôter son nom à cette enfant dont la conduite lui faisait franchement honte, et qui ne fut pas assez reconnaissante d'avoir été "ramassée dans le ruisseau" (sic).

Que celui qui redonna vie, amour et nom à l'enfant algérienne reniée soit un Sarrazin, qu'elle ait échangé le patronyme d'un vicieux honnête homme contre celui d'un intègre malfrat, est encore un exemple de ce qu'on n'oserait inventer dans cette histoire.

Voila, Albertine va sortir de sa cellule cartonnée, et je vais relire en plein soleil, cet anté-blog, ce passe-peine vital et exigeant.

29.7.07

un carton en S

PRÉLIMINAIRE IMPORTANT :

1)une bibliothèque entière laissée trop longtemps abandonnée peut avoir des réactions imprévisibles. Un livre frustré peut se mettre à gémir, à peine à l'air libre " prend moi tout de suite, oui là! à même le sol!" "un autre peut s'ouvrir sournoisement à la page où vous aviez glissé une lettre d'amoureux d'avant l'ère du mail, ou un billet d'avant l'euro, deux objets sans aucune autres espèce d'utilité que de vous mettre la larme à l'oeil et de vous faire oublier vos obligations ultérieures.

Je conseillerais donc à ceux qui s 'y risquent, de prendre quelques élémentaires précautions : ne partez jamais sans avoir averti quelqu'un de l'endroit où vous étiez et sans avoir donné une heures limite de retour, vérifiez que vous n'avez rien laissé dans le four, munissez vous de provisions suffisantes, pistaches, thermos de thé, pommes. N'oubliez pas les mouchoirs, certains tire-larmes sont particulièrement invasifs. Prévenez l'entourage de vos possibles changements physiques. Cet oeil de lapin myxomateux, ce nez en patate dégoulinante, ces ongles dévorés, c'est peut-être vous. Par contre, vous n'êtes nullement obligée d'avouer que c'est la mort de Beth dans "les 4 filles du Dr March" et pas celle de Fantine dans "les Misérables" qui en est la cause.

2) n'attendez des posts suivants aucune espèce de critique littéraire. D'ailleurs, je suis rétive à l'exercice dans les deux sens. Il suffit parfois de me faire l'éloge passionné d'un livre pour le rendre aussi tabou à mes yeux qu'un homme dont une autre femme m'aurait vanté les qualités au lit.



UN CARTON EN S.


Celui-ci semble faire partie de ceux qui furent à peu près classés avant migration. Tous sont des romans dont l'auteur à la lettre S pour initiale, en éditions bon marché pour la plupart. Compte tenu de ma consommation de base, de mon incapacité à emprunter, ou plutôt à rendre les livres de bibliothèque, j'ai attendu un âge canonique avant d'oser les éditions de collection.

Il y a du beau monde chez S. Qu'on me pardonne d'avoir laissé de coté "la bonne grosse montagne en sucre" de Wallace Stegner. Bien qu'il fut tentant, avec ses huit cent pages, son sucre est trop chargé d'une sorte particulière d'amertume finale pour qu'il soit raisonnable de le relire maintenant.


Mais j'emmène les nouvelles de Salinger. J'avais pris cette photo, un jour, et l'aspect légèrement inquiétant qui surgit du noir et blanc, me fit associer sur le titre de la nouvelle de celui-ci.(Un jour rêvé pour le poisson banane) Ai-je raison de sortir ce livre du carton, alors même que l'auteur vit reclus depuis cinquante ans, s'il n'est mort?
En voilà, un écrivain de la faille. Sur un mode comique les indications qu'il donne sur ses personnage ressemblent à la noisette de l'écureuil fou de l'Age de glace. (je vous avait dit de ne pas compter sur moi pour la critique littéraire!) Autrement dit, il vous montre la mince fissure, s'arrête juste au moment où elle s'élargit. Deux pages plus loin, et vous tomberiez en pleine glaciation, pour des siècles, et il ne vous resterait qu'un rire à mi-chemin et une pitié déchirée.
Parce qu'il y a fort à parier que ni l'intelligence blessée, ni l'oxymore de la rage tendre ne parviendront à maintenir suffisamment contenus les bords de cette plaie qui menace éternellement béance.

Oui, je vais le relire très vite, et puis l'enfouir à nouveau dans un carton, en hommage à l'auteur, avec amour et abjection.

28.7.07

Livres, est-ce chronique?


Depuis que je suis ici, ma bibliothèque est encore rangée sous forme de cartons exilés au bout du jardin.
Chose choquante pour la blogueuse qui vint me voir, elle même plus que férue, imprégnée, imbibée, imprimée presque, de papier .
Chose frustrante également, puisque comme moi, elle consulte, pour connaître ses hôtes, plus volontiers encore leur bibliothèque que leurs souvenirs d'enfance.
Oui, oui, je connais bien ce coup d'oeil leste et photographique vers les lectures des autres...
Ainsi, j'admis le quasi scandale de cette chair vive entassée dans un recoin, en ordre hâtif, d'abord à peine alphabétique, puis totalement à la va-comme-j'-t'épouse, au fur et à mesure que l'échéance du déménagement se précisait.
Je résistais pourtant à l'injonction, amicale et ferme de faire cesser cette menace d'anolexie mentale.
Car pour la toxico que je fus, pour celle que la promesse d'un livre tout neuf dans son sac faisait saliver aussi sûrement qu'un chien devant une saucisse, il y a une incroyable légèreté à cette situation. Les livres, c'est comme les bambous ou la pervenche. Une fois bien installés, il est illusoire de leur astreindre une place. Ils glissent, débordent, s'empilent, se coincent sous les fauteuils, plongent dans les baignoires pour en ressortir hilares et gondolés, empêchent les portes de s'ouvrir et les glissières de fermer, dégringolent des étagères, fuguent dans le jardin, bossèlent votre lit conjugal.
Je crois même que malgré l'inscription au copyright, ils se reproduisent clandestinement, dans une forme de vie autonome qui m'a toujours semblé quelque peu effrayante.
C'est d'ailleurs sans doute la raison pour laquelle, malgré tous ces barrages contre le Pacifique, des exemplaires furtifs et décidés ont réussi à rejoindre la tête de mon lit.
Et parce qu'avec eux, rien n'est stable, tout est toujours insidieusement mouvant, parce qu'il fait enfin beau, que la plage me tend les bras, je suis allée faire un prélèvement, comme un scientifique fait une carotte dans la banquise faussement immobile pour en surveiller l'état, ou dans un mammouth pour en connaître l'histoire.
Il est possible que que je vous tienne au courant des résultats de ces ponctions.
Ainsi, belle B., tu en sauras plus encore sur moi que tu ne l'aurait fait devant la bête entière.
Tu sauras ce qui m'arrache un cri de nostalgie, un soupir d'attendrissement, un frisson respectueux, un tendre sourire. Ceux, devant qui, je rend les armes, et que je prends sous mon bras.



(photo déja publiée dans lookskedenn)