Passer le pont.
Qu'est-ce qui fait qu'on se sente, à certains moments plus qu'à d'autres, en voyage?
Ce n'est ni affaire de météo, ni même de lieu. Cela n'a rien à voir avec l'exceptionnel du cadre, ni la jouissance appropriative d'avoir été là, d'avoir vu cela.
Le voyage commence avec le contraire de l'appropriation, avec le sentiment de ma propre étrangeté, de mon innappartenance, d'une forme d'irresponsabilité vis à vis des évènements. La jouissance est celle d'être rendue agile parce que déliée.
Il suffit parfois de passer le pont.

Parfois, cela ne marche pas. Le voyage n'est qu'une route morne, pesante, interminable. On se demande pourquoi on est parti, s'il était bien raisonnable de mettre en mouvement tant de chose et de gens, y compris soi-même, pour une aussi mince satisfaction.
Ce n'est souvent que le sentiment que le temps s'est morcelé inharmonieusement, que l'on a pas su tirer parti de rien, que la pensée, au lieu de flotter, s'enroule en barbelés.
Mercredi fut long, jusqu'à Arras. Mais je me suis sentie particulièrement bien dans cette ville qui offre sans détour, sans complications particulière, son vieux cœur magnifique. Sur la place aux hautes façades qui se soutiennent sans défaillance depuis des siècles, le luxe d'un café au son du beffroi me coûta un euro vingt et me fut servi par Martine, la cheville effondrée dans les tralettes et lœil vif, qui délaissa un temps ses cotes de porcs mises en route pour le midi pour venir cuisiner cette dame seule avec un appareil photo. C'est que le jeudi, il y a jamais grand monde.
Et cette ruelle, ne l'ai-je pas vue dans un Pieter de Hooch?

Dans la campagne, les engins agricoles moissonnaient soigneusement autour des cimetières militaires enclos, qui en paraissaient presque minuscules.
Est-ce qu'un jour, la ville rejoindra ces espaces volontairement laissés sous leur forme de champs de cratères, maintenant incompréhensibles?




