Dans tout couple, il s'instaure une certaine division des tâches. Outre la fabrication des crêpes, l'Homme à 99 défauts a une autre attribution, qu'il ne me viendrait pas à l'idée de lui disputer. Je ne ferais tout simplement pas le poids. C'est, chez lui, plus qu'un talent : un instinct. Quelque chose d'aussi imparable que le coup d'éclat du joueur d'échec, tout à la fois spontané et venant de très loin.
Je veux parler de la détection du nanard galactique, du choix du navet approximatif, du résidu de festival qui vous laissera sulcul, de la bouse sidérale, du truc qui vous partage entre le bâillement nerveux et le fou-rire d'occasion ( tant qu'à avoir ouvert la bouche, hein...)
Je ne pourrais donc pas vous raconter le début de "Baahubali, the beginning", parce que j'ai passé les 10 premières minutes à essuyer mes larmes et à glousser comme une hyène chatouillée devant ce joyau de l'art Tollywoodien. Un blockbuster en Inde, apparemment, mais il a fallu tout le génie de l'Homme pour débusquer ce film et me le proposer.
J'espère que l'on ne m'accusera de spoiler si je vous dis qu'on y trouve deux frères ennemis, un enfant sauvé des eaux, une héroïne badass qui finit en bêlante brebis dès que le Héros lui roule un œil langoureux en tortillant sa moustache, une avalanche, un déluge de feu, une cascade mystérieuse, des papillons bleus, une princesse enchaînée et un esclave fidèle jusqu'à la mort, une scène piquée à Moise, une à Mulan, au moins une à Autant en emporte le vent, trois ou quatre au "Seigneur des Anneaux", un Milon de Crotone, un Roi Arthur Tamoul. Et pas mal de gore sous les voiles vaporeux.
Moi, j'en ai oublié, mais je ne suis pas sûre que le réalisateur ait omis un seul ingrédient dans cette épique ratatouille.
Et vous savez le pire : c'est tellement trop que ça finit par marcher. Comme les taxis africains qui s'appellent eux-même les s'en-fout-la-mort, ce film pourrait s'appeler s'en-fout-le-réel. Mais alors, vertigineusement. Certaines scènes sont très belles, d'autres effets spéciaux sont aussi toc que des bijoux d'offrandes, mais tout ça est noyé dans une belle certitude : le cinéma, c'est fait pour être vu à plusieurs, avec les amis et la famille, en commentant à voix haute toutes les scènes, en sifflant les méchants, en avertissant les bons du danger qui les menace et en entonnant les chansons poignantes en même temps que les acteurs.
Et pour pleurer de rire.
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10.1.16
25.2.12
366 réels à prise rapide. Aujourd'hui, moi je
Pour un couple, les retours de vacances sont parfois l'occasion de mises au point. Qui peuvent être dérangeantes. Mais qu'il faut savoir affronter, sous peine de voir le réel vous revenir un jour, brutalement, en pleine figure.
Au bout de vingt ans de vie commune, nos habitudes se sont émoussées, nos rites ont tendance à s'effriter, notre routine, pourtant précieuse, a tendance à se dissoudre.
Aussi important et désormais, sans doute inévitable, que cela paraisse, je ne suis pas sûre qu'il soit bon de faire reposer notre couple sur le seul fait que nous nous aimons.
Au bout de vingt ans de vie commune, nos habitudes se sont émoussées, nos rites ont tendance à s'effriter, notre routine, pourtant précieuse, a tendance à se dissoudre.
Aussi important et désormais, sans doute inévitable, que cela paraisse, je ne suis pas sûre qu'il soit bon de faire reposer notre couple sur le seul fait que nous nous aimons.
31.7.10
La quadrature du cercle des obsessionnels disparus
L'Homme aux 276669015 défauts a, c'est entendu, plein de défauts. Des petits, des gros, des horripilants, des attendrissants. Cycliquement, j'en pogne un qui me semble présenter toutes les garanties d'un défaut parfaitement rédhibitoire, qui me permettrait une bonne fois pour toutes, d'envoyer promener les 276669014 autres.
Las, ce doit être des défauts de fabrication chinoise : ils ne tiennent pas la semaine. Sous le regard d'amis bienveillants-et aussi d'enfants plus exaspérés qu'inquiets, le défaut se ratatine en baudruche grotesque, se dilue en poussière au vent ou pire, cristallise en fait d'armes tout à fait employable en future légende de Grand Ancêtre plus facile à avoir en photo qu'en pension.
Dammned.
Reste le moyen suggéré par l'amie bienveillante qui prétend cultiver une âme de femme de footballeur : prendre un amant.
On sait bien qu'il n'y a rien de tel, au moins sur le papier, que de chercher ailleurs les qualités qui manquent à votre conjoint pour supporter celui-ci.
Sur le papier.
Car dans mon cas, la recherche de l'amant idéal risque de poser au minimum quelques problèmes stylistiques. Sinon érotiques.
Essayons d'imaginer les amorces susceptibles tout à la fois d'attirer le chaland et de signifier la vacance de poste :
Premiers contacts :
"On vous a déjà dit que vous aviez une montre magnifiquement à l'heure?"
"C'est à vous ces beaux prélèvements automatiques?"
Si l'affaire se poursuit:
"savez-vous que votre façon d'ouvrir vos courriers me trouble beaucoup...?"
-mais ton dossier facture est si... si.... si extraordinairement mince!
-OMG! Tu... OMG bis! Tu jettes un vieux tee-shirt à la poubelle! Deux? mais tu es insatiable, grand fou!
-
Baissant la voix :
"Et jamais? Vraiment jamais? On ne t'a jamais coupé le téléphone parce que tu n'avais pas payé? Tu voudrais? rien qu'une fois??? Ah non écoute, si tu commence à vouloir faire le vieux couple, ça va se terminer rapidement, nous deux... Mais non, je ne suis pas fâchée. Mais chuuuuut! Non! ne me montre pas le contrôle technique de ta voiture comme ça en public, voyons, mais non, mais on va nous voir!
Cherche beau mec avec une très grosse pile de papiers rangés, ça le fait sur mythique?
Las, ce doit être des défauts de fabrication chinoise : ils ne tiennent pas la semaine. Sous le regard d'amis bienveillants-et aussi d'enfants plus exaspérés qu'inquiets, le défaut se ratatine en baudruche grotesque, se dilue en poussière au vent ou pire, cristallise en fait d'armes tout à fait employable en future légende de Grand Ancêtre plus facile à avoir en photo qu'en pension.
Dammned.
Reste le moyen suggéré par l'amie bienveillante qui prétend cultiver une âme de femme de footballeur : prendre un amant.
On sait bien qu'il n'y a rien de tel, au moins sur le papier, que de chercher ailleurs les qualités qui manquent à votre conjoint pour supporter celui-ci.
Sur le papier.
Car dans mon cas, la recherche de l'amant idéal risque de poser au minimum quelques problèmes stylistiques. Sinon érotiques.
Essayons d'imaginer les amorces susceptibles tout à la fois d'attirer le chaland et de signifier la vacance de poste :
Premiers contacts :
"On vous a déjà dit que vous aviez une montre magnifiquement à l'heure?"
"C'est à vous ces beaux prélèvements automatiques?"
Si l'affaire se poursuit:
"savez-vous que votre façon d'ouvrir vos courriers me trouble beaucoup...?"
-mais ton dossier facture est si... si.... si extraordinairement mince!
-OMG! Tu... OMG bis! Tu jettes un vieux tee-shirt à la poubelle! Deux? mais tu es insatiable, grand fou!
-
Baissant la voix :
"Et jamais? Vraiment jamais? On ne t'a jamais coupé le téléphone parce que tu n'avais pas payé? Tu voudrais? rien qu'une fois??? Ah non écoute, si tu commence à vouloir faire le vieux couple, ça va se terminer rapidement, nous deux... Mais non, je ne suis pas fâchée. Mais chuuuuut! Non! ne me montre pas le contrôle technique de ta voiture comme ça en public, voyons, mais non, mais on va nous voir!
Cherche beau mec avec une très grosse pile de papiers rangés, ça le fait sur mythique?
Libellés :
mékilékon,
va donc bosser feignante.,
vivre avec cet homme là
7.5.10
L'homme aux 72 défauts et le démarchage par teléphone.
J'avais raconté ici comment l'Homme aux 71 défauts répondit à la dame qui lui proposait de réduire ses impôts.
Ce soir, c'est un monsieur qui lui propose un nouvel abonnement téléphonique.
Je vous la fais?
"Driiiiiing!!
(oui enfin, bip-bip-tut)
Homme à 70 défauts :
-Allo?
Monsieur Malpayé:
-Bonjour Monsieur à 69 défauts, je suis Monsieur Malpayé de la Société Kiventou, je viens vous proposer un nouvel abonnement téléphonique.
Homme à 68 défauts:
-Ah, c'est que voyez-vous, je n'ai pas le téléphone.
Monsieur Malpayé :
-Ah non?
Homme à 67 défauts :
-hébé non.
Monsieur Malpayé :
-Ah, bon, ben, c'est dommage. Et bien, au revoir Monsieur à 66 défauts
Homme à 65 défauts :
-Ben oui, au revoir Monsieur Malpayé."
M'en va devoir ouvrir une nouvelle rubrique. Mékilékon.
Pis même, je crois que je vais le sous-louer à ceux qui ont des Témoins de Kivousavez à faire lâche prise.
Ce soir, c'est un monsieur qui lui propose un nouvel abonnement téléphonique.
Je vous la fais?
"Driiiiiing!!
(oui enfin, bip-bip-tut)
Homme à 70 défauts :
-Allo?
Monsieur Malpayé:
-Bonjour Monsieur à 69 défauts, je suis Monsieur Malpayé de la Société Kiventou, je viens vous proposer un nouvel abonnement téléphonique.
Homme à 68 défauts:
-Ah, c'est que voyez-vous, je n'ai pas le téléphone.
Monsieur Malpayé :
-Ah non?
Homme à 67 défauts :
-hébé non.
Monsieur Malpayé :
-Ah, bon, ben, c'est dommage. Et bien, au revoir Monsieur à 66 défauts
Homme à 65 défauts :
-Ben oui, au revoir Monsieur Malpayé."
M'en va devoir ouvrir une nouvelle rubrique. Mékilékon.
Pis même, je crois que je vais le sous-louer à ceux qui ont des Témoins de Kivousavez à faire lâche prise.
16.12.09
Histoire de vieux couples

Une promenade, le long de la rivière. Un cormoran sèche sur une balise, il fait froid et léger, le flot montant est rapide.
Un bon moment pour ces minimes ajustements indispensables qui sont aux vieux couples ce que le chiffon de laine est aux meubles cirés.
"Tu vois, mon cœur, des fois, ça me pèse, cette difficulté que tu as toujours à jeter les vieux trucs.
-Moi? De la difficulté? mais pas du tout, regarde : tu vois ce caillou? Eh bien il a des millions d'années et je vais le jeter sans aucune difficulté dans la rivière..."
Ploc.
Mékilékon.*
* Mais s'il croit qu'il suffit de me faire rire pour sauver son infâme paire de chaussettes... **
**A prononcer avec l'équivalent féminin du ton de: "Y connaît pas Raoul!"
12.4.09
11.3.09
NAPO strophes, suites.

Douée pour la militance comme pour la gavotte, je suis un peu comme une poule devant un couteau. Faut-il constituer une association? Faut-il juste un collectif informel? Un site?
Je ne peux pas être une bande de jeunes à moi toute seule, j'ai besoin de votre avis.
On peut commencer tout bêtement par ce par quoi nous avons presque tous commencé, un espace public comme ici, un blog. C'est peut-être limité, mais pourquoi pas.
Je vais samedi 14 mars à Paris pour la journée "passe-moi la grenadine, je te passe le CSS" de Dotclear-install. Prétexte à boire des canons avec des gens sympas, bien sûr, mais cela peut également servir de piste de décollage pour l'idée.
La seule chose qui soit réellement certaine, c'est que j'en ai assez que l'on fasse en mon nom des choses qui m'indignent et pour lesquelles je continue, en bonne citoyenne, de verser des impôts.
Vous dire à quel point cela devient caricatural?
Mon amie S., avocate et écrivaine, m'envoie un mail où elle m'écrit qu'elle est scandalisée par les poursuites effectivement entamées contre des bénévoles qui ont donné à manger à des étrangers en situation irrégulière :
"Je te mets en pièce jointe l'article 311-3 du code pénal (le vol simple est passible de trois ans d'emprisonnement et de 45.000 € d'amende) et l'article L622-1 du CESEDA (code d'entrée et de séjour des étrangers et du droit d'asile) Le fait d'aider au séjour d'un étranger en situation irrégulière est passible de cinq ans d'emprisonnement et de 30.000 € d'amende.
Le don pourrait donc être puni plus sévèrement que le vol ?"
L'homme aux quatre-vingt-treize défauts, qui fait parfois montre d'une présence d'esprit tordue mais hilarante vous a trouvé la parade.
Si jamais vous êtes poursuivi pour avoir filé un sandwich à un pauvre sans lui demander ses papiers, prétendez devant le Juge que vous aviez l'intention de lui piquer son portefeuille. Ce n'est que parce qu'il s'en est aperçu que vous avez préféré prendre la fuite, abandonnant pour courir plus vite, votre paquet de sandwichs et de bouteilles d'eau.
Monique, cela doit pouvoir marcher pour les portables : prétendez que vous les avez piqués et que vous vouliez les recharger pour les revendre au Puces. Vous risquez moins gros.
Voir aussi le post de Samantdi.
Libellés :
Des fois,
duloc est un monde parfait,
génie pas doué,
hein.,
vivre avec cet homme là
4.12.08
La vie, c'est pas du gâteau.
Exactement le soir où j'avais envie de vous raconter que le ciel était énorme, gonflé d'un gris de cendre et de bleu violent, un ciel que je croyais n'exister que dans les pays tropicaux, ou juste avant la catastrophe.
Vous dire que dans cette journée où tout m'a échappé, mais alors, absolument tout, j'ai fini secouée d'un rire sans issue et que quand la pluie s'est déversée, j'aurais bien tout noyé dedans, le bébé avec l'eau du bain, les chiens de ma chienne, la tartine dans le manque de bol et l'aïeule dans le varech, jusqu'à ce mon pied droit me rappelle à la réalité. Je l'ai égoutté, et je suis rentrée.
L'homme aux quatre-vingts-dix-neuf défauts avait fait le pain. Ça m'a séchée sur pied.
Vous dire que dans cette journée où tout m'a échappé, mais alors, absolument tout, j'ai fini secouée d'un rire sans issue et que quand la pluie s'est déversée, j'aurais bien tout noyé dedans, le bébé avec l'eau du bain, les chiens de ma chienne, la tartine dans le manque de bol et l'aïeule dans le varech, jusqu'à ce mon pied droit me rappelle à la réalité. Je l'ai égoutté, et je suis rentrée.
L'homme aux quatre-vingts-dix-neuf défauts avait fait le pain. Ça m'a séchée sur pied.
5.10.08
Le bon indicateur
Au fond, bien des perceptions ne sont qu'une question d'indicateurs. Ceux qu'on se choisit, pour d'incidentes raisons, ceux auxquels on croit dur comme fer, qui sont la colonne vertébrale de notre vivant, ceux qui nous aveuglent transitoirement ou pour toujours, ceux que l'on brandit pour dessiller les yeux des autres, ceux qui vous reviennent en pleine figure.
Nos sociétés ne nous font pas violence au même endroit. Celui-là qui voit dans son amérique à lui, l'Eldorado où il a pu créer son entreprise en quelques coups de crayon, ne voit pas le vieillard qui travaille hors d'âge pour ne pas être jeté à la rue, le malade qui s'éteint sans soins, ni le retournement de la violence faite à l'humain dans une autre violence.
Les petites anglaises, si nombreuses à porter des enfants avant quatorze ans, m'ont toujours hurlé la limite d'un système qui avait déserté l'école publique, attaqué la sécurité du travail au profit de miettes multiples et précaires et fait, de l'allocation maternité la seule estampille sociale dont pouvaient rêver ces jeunes filles. Je sais encore le chiffres des études épidémiologiques et je n'ai rien su du cours des actions à la City.
Et ce couple croit n'avoir plus rien à se dire, parce qu'il ne sait plus que le décharger en points d'honneur raidis, en réponse de berger blessé à bergère haineuse. Et devant moi, entre eux, navigant d'eux à moi, avec toute l'affabilité de ses dix-huit mois, parfois interrogatif, souriant et occupé, un tout petit garçon qui me semble un excellent indicateur qu'ils sont loin, très loin de ne plus rien avoir à se dire.
Et les adolescents qui vous démontent avec une vitalité sardonique, tout ce que vous croyez avoir mis sur pied d'un tant soit peu prédictif, vous laissant partagé entre l'exaspération et le soulagement.
Alors cet indicateur là, que dois-je en penser? Plus qu'un autre, il est vacillant, mobile, irrésolu . Je ne pourrais jamais m'y fier totalement. C'est un indicateur flottant, qui se mesure moins à sa permanence qu'à sa résurgence obstinée. Il ne se mesure ni au nombre des plis, ni à leur forme. Il est inutile de savoir qui a pris la photo et qui a refait le lit, si ce fut court ou long, plein de langueur ou suffocant. Il est peu significatif de s'interroger sur ce qui fut dérobé à la routine, aux mauvais augures, à la fatigue.
Non, vraiment, cet indicateur n'en n'est pas un, c'est pur hasard si je le retrouve toujours sur mon chemin, incongru, narquois, tenace.
Ce lit froissé, c'est le sourire en coin d'une vie en diagonale. J'y dors parfois seule, voluptueusement barrée d'est en ouest, rythmiquement bordée du parfum étranger et si familier, enclos dans les plis.

La photo est de Michel Clair et le jeu du dyptique d'Akynou a servi de prétexte à ce billet. Qui donc est pour l'instant un monoptyque, tant que je n'ai pas trouvé de photo pour illustrer le texte proposé.
Nos sociétés ne nous font pas violence au même endroit. Celui-là qui voit dans son amérique à lui, l'Eldorado où il a pu créer son entreprise en quelques coups de crayon, ne voit pas le vieillard qui travaille hors d'âge pour ne pas être jeté à la rue, le malade qui s'éteint sans soins, ni le retournement de la violence faite à l'humain dans une autre violence.
Les petites anglaises, si nombreuses à porter des enfants avant quatorze ans, m'ont toujours hurlé la limite d'un système qui avait déserté l'école publique, attaqué la sécurité du travail au profit de miettes multiples et précaires et fait, de l'allocation maternité la seule estampille sociale dont pouvaient rêver ces jeunes filles. Je sais encore le chiffres des études épidémiologiques et je n'ai rien su du cours des actions à la City.
Et ce couple croit n'avoir plus rien à se dire, parce qu'il ne sait plus que le décharger en points d'honneur raidis, en réponse de berger blessé à bergère haineuse. Et devant moi, entre eux, navigant d'eux à moi, avec toute l'affabilité de ses dix-huit mois, parfois interrogatif, souriant et occupé, un tout petit garçon qui me semble un excellent indicateur qu'ils sont loin, très loin de ne plus rien avoir à se dire.
Et les adolescents qui vous démontent avec une vitalité sardonique, tout ce que vous croyez avoir mis sur pied d'un tant soit peu prédictif, vous laissant partagé entre l'exaspération et le soulagement.
Alors cet indicateur là, que dois-je en penser? Plus qu'un autre, il est vacillant, mobile, irrésolu . Je ne pourrais jamais m'y fier totalement. C'est un indicateur flottant, qui se mesure moins à sa permanence qu'à sa résurgence obstinée. Il ne se mesure ni au nombre des plis, ni à leur forme. Il est inutile de savoir qui a pris la photo et qui a refait le lit, si ce fut court ou long, plein de langueur ou suffocant. Il est peu significatif de s'interroger sur ce qui fut dérobé à la routine, aux mauvais augures, à la fatigue.
Non, vraiment, cet indicateur n'en n'est pas un, c'est pur hasard si je le retrouve toujours sur mon chemin, incongru, narquois, tenace.
Ce lit froissé, c'est le sourire en coin d'une vie en diagonale. J'y dors parfois seule, voluptueusement barrée d'est en ouest, rythmiquement bordée du parfum étranger et si familier, enclos dans les plis.

La photo est de Michel Clair et le jeu du dyptique d'Akynou a servi de prétexte à ce billet. Qui donc est pour l'instant un monoptyque, tant que je n'ai pas trouvé de photo pour illustrer le texte proposé.
18.5.08
anniversaire

Hier, au jour anniversaire, mes amis sont venus. Ils ont amené des cadeaux, des fleurs, des enfants et des lieux.
Des endroits qu'ils aimaient, pour partager du rêve, pour moi qui aime tant les voyages, même les voyages immobiles.
Me voilà, plus qu'avant-hier, riche de désirs et d'images.
J'ai des amaryllis et une colline kanak dont les hautes herbes ondulent sous le vent, du vert clair au rouge sombre. J'ai une ile fleurie et deux autres presque plates, lumineuses sous le maerl, et puis des roses d'un blanc vert. J'ai un château en Ecosse, dont la brume en écharpe va si bien aux rhododendrons échevelés, de hiératiques arums et même une toute petite étoile du côté d'Antarès.
Le grand caroubier de Mégrine n'est plus, alors en échange, j'ai la place de la gare d'El Fahs. Si j'y regarde bien, je suis sûr d'y trouver encore un âne, et des hommes qui portent le jasmin en bouquet derrière l'oreille.
C'était une très belle idée, un cadeau saugrenu et tendre. On a bu et mangé, on a parlé et ri, et ramassé chacun notre tour, un des minuscules chatons qui nous piaillaient entre les jambes.
Tard, on a distribué des enfants recuits et poisseux, et un tout petit, qu'on a enroulé dans du mohair, pour qu'il continue de dormir au chaud. On a rangé les chats, les verres et les tabourets de toutes les couleurs, et puis on s'est dit qu'on finirai tout ça demain.
Et c'était bien.
8.4.08
Images d'Epinal en bord de mer

L'enfant dernière, quand les grandes évoquaient leurs souvenirs d'enfance, levait ses prunelles sombres, absorbée par ce grand mystère d'un temps sans elle, cherchant sa place dans cette iconographie, où forcément, quelqu'un avait dû la prévoir.
" Et moi, Maman, est-ce que j'en ai une, d'enfance?"
Hier, Il est allé chercher l'enfant dernière, à la sortie de l'école. La mer haute avait remonté la rivière, et devant eux, les bateaux dansaient. Une invitation.
"Tu veux faire un tour", a demandé le père?
Il a lancé le cartable sur le pont et ils sont partis.
Quand il m' a appelé, je n'ai pas eu à peiner pour me représenter l'enfant et son manteau rose, dans le petit bateau jaune vif, à l'endroit où l'eau salée métallise les eaux brunes de reflets aveuglants.
Son goûter dans une main, son crayon dans l'autre, elle fait ses devoirs et rien en elle ne dépare le lot de celles que j'ai élevées en pleine ville.
Rien? Voilà que sa main gauche, inconsciente de ce luxe, abandonne le biscuit et se saisit du fil de nylon qui traîne derrière le bateau.
Ils sont rentrés scandaleusement tard pour un jour de semaine, alors qu'il faut encore caser le dîner, le bain, et un coucher point trop tardif pour rattraper l'heure spoliée.
Mais ce soir là, l'homme qui apprit à pêcher dans le port de La Goulette et l'enfant aux yeux sombres qui se demandait ce qu'était l'enfance, ces deux là avaient le même air de forbans apaisés et consciencieux.
"Mamaaaan! j'ai fait mes devoirs et j'ai pêché un maquereau!"
N'est-ce pas ce qu'on appelle avoir bien travaillé?
24.3.08
Pêche à pied.

Il n'y aura pas de photos. Parce que gratter ou viser, il faut radicalement choisir. Alors il va falloir que je tâche autrement.
Il faut imaginer que la rivière est réduite à quelques rubans de métal dépolis. La mer est d'un vert d'huître, plate, à peine ourlée, le sable est glauque. Le crachin a tamponné toutes les couleurs et il faut bien le jaune acéré des ajoncs pour transpercer ce coton qui étouffe les bruits et ravive les odeurs.
Le pied s'enfonce légèrement dans cette vase rincée deux fois par jour, qui n'a rien de fétide. Des coques, comme s'il en pleuvait d'en bas, une abondance inconcevable, un filon nourricier qu'on dédaignera cette fois.
C'est la palourde que nous sommes venus chercher, plus discrète, moins grégaire. Le grattoir fouille, retourne un sillon presque noir. L'oeil déshabitué s'y perd le premier quart d'heure, puis très vite s'affûte à reconnaitre les deux petits trous dans le sable, et le profil ovoïde du meilleur coquillage des plages bretonnes.
On parle peu. Un grognement de satisfaction, la chute d'un caillou vivant dans le panier à maille, le sourire à l'envol d'un héron nous servirons de lien conjugal, une heure durant.
Ce n'est qu'en remontant le chemin parmi les racines lessivées des pins maritimes, fourbus, le pantalon trempé mais le chandail sec sous la vareuse de travail, heureux et bons derniers qu'on s'autorisera, en récompense tout autant qu'en avant-goût, à mordre le sel sur la bouche de l'autre.
13.12.07
La fierté d'un homme.
Il n'aime pas blesser les gens, pas même ceux qui le démarchent par téléphone pour lui vendre de la fortune en paillettes fiscales.
Alors il ruse, et souvent je ris.
Cette gentille dame, à midi, lui a susurré dans le combiné qu'elle avait l'irréfragable moyen de diminuer sa feuille d'impôts. Il a pris sa voix de velours courtois, celle qui annonce, pour qui le connaît, ses plus impavides énormités:
-"C'est que, madame, voyez vous, je fais partie d'un petit club très fermé, et nous avons un challenge annuel.
-?...
- Oui, chaque année, nous nous réunissons pour savoir celui d'entre nous qui a la plus grosse imposition...
-???...
- Et cette année, j'ai une solide chance de gagner.
-???????!
-Non, Madame, pas une miette. Le champagne offert est bien trop bon. C'est cela, au revoir madame.
Souvent, je ris. Comme une baleine, même.
Alors il ruse, et souvent je ris.
Cette gentille dame, à midi, lui a susurré dans le combiné qu'elle avait l'irréfragable moyen de diminuer sa feuille d'impôts. Il a pris sa voix de velours courtois, celle qui annonce, pour qui le connaît, ses plus impavides énormités:
-"C'est que, madame, voyez vous, je fais partie d'un petit club très fermé, et nous avons un challenge annuel.
-?...
- Oui, chaque année, nous nous réunissons pour savoir celui d'entre nous qui a la plus grosse imposition...
-???...
- Et cette année, j'ai une solide chance de gagner.
-???????!
-Non, Madame, pas une miette. Le champagne offert est bien trop bon. C'est cela, au revoir madame.
Souvent, je ris. Comme une baleine, même.
28.11.07
Encre ici, Ab Dick...

Dans mon curriculum vitae, entre le ramassage des framboises et une parfaitement usurpée mission d'audit de communication interne, figure la mention "conductrice offset".
C'est un fait : j'ai su conduire une offset avant une voiture.
Juste retour des choses, ce tendre mastodonte prénommé AB Dick 350, de la fac de médecine, m'a conduite bien plus loin que je ne l'aurais imaginé, et notamment devant un Monsieur Maire.
Je n'y pensais pas (menteuse!) lorsque, dans les locaux de l'association des étudiants où j'allais exercer mes talents deux ans durant, j'écoutais gravement le démiurge maculé d'encre assortie à ses sourcils me donner mon premier cours d'anatomie roto-calcographique.
Car, sous ses airs de brute noire et carrée, une offset est une diplomate jouant subtilement sur tout une série d'attraction-répulsion, l'eau et l'encre grasse se rejetant mutuellement, la première se consolant avec l'aluminium, tandis que la seconde est absorbée par le cuivre. Le tout à un train d'enfer, car l'offset joue à tournez-manège huit mille fois par heure.
J'ai encore en tête la symphonie nocturne de la cérémonie d'imprimerie. Je reconnaîtrais partout le doux sifflement de l'aspiration de la feuille de papier, le glissement le long des rouleaux, le bruit de baiser poisseux de l'encre et l'atterrissage sec, immédiatement calé de l'exemplaire imprimé.
Tiens. J'étais partie pour vous raconter des choses drôles, le condisciple penché d'un peu trop près, et dont la barbe se coinça dans les rouleaux, l'immonde pâte à papier dans le réservoir d'eau qui résulta de ma première expérience en solitaire, et mon appel affolé à trois heures du matin, le journal étudiant en
J'étais partie pour cela, et j'arrive à une vraie nostalgie de l'odeur d'encre, de ces nuits alternant somnolence et fièvre, quand le bruit d'une feuille "montée dans les rouleaux" nous faisait dégringoler du tas de ramettes sur lequel nous tâchions de grappiller un peu de sommeil avant de reprendre la journée d'hôpital. (Ah, le regard torve du chirurgien sur la ligne bleu-noir de nos ongles qui transparaissait sous les doubles gants et le mal que nous avions à le convaincre que l'encre d'imprimerie était on ne peut plus inapte aux germes clandestins!)
Le démiurge noirci comme un Vulcain est toujours là, et s'il a vieilli, si les ongles sont devenus propres, son poil est toujours sombre.
L'offset, belle au blanchet dormant, est au fond du jardin. Il l'a rachetée à l'association, n'ayant pas eu le coeur de s'en séparer. Depuis, elle nous suit. J'ai bien sûr grommelé devant la difficulté de la transporter lors de notre déménagement. Mais c'est assez facilement que je me suis laissée attendrir.
Ce n'est pas fréquent, un homme qui garde une telle fidélité à un souvenir de jeunesse d'une demi-tonne.
19.5.07
Ce soir un homme est heureux.
19.3.07
1967 : souvenir de contrebande

En 1967, j'ai quatre ans. Le Professeur Barnard réalise en Afrique du sud, la première greffe de coeur.
Je me promène parfois le long de cette rivière lente et sombre, avec mon manteau rouge dans lequel je ressemble à une boule à chaussures blanches. Si l'on cherche la raison de la gravité de nos enfances du dimanche, interrogez ces tissus lourds et raides, ces emmanchures étroites, cet engoncement qui vaut sagesse, pour les générations d'avant le lycra. Je tiens mon ballon à deux mains. Il n'y a pas de voitures sur ce quai, je n'ai pas besoin de donner la main.
Ce petit garçon là est bien habillé aussi. Sa mère désargentée a des des doigts de fée, et une exigence sans faille. Il a une dizaine d'année, il est rond, brun, et pour l'instant, totalement absorbé par sa jeune tante. Un peu trop, même, au goût de celle-ci, qui se serait bien passé du chaperon imposé par sa soeur aînée. Oui, c'est entendu, elle raffole habituellement de ce garçon expansif et secret comme un vrai homme du sud, mais là, il lui vole le temps de son fiancé. Le petit garçon n'y voit pas malice, la tante est belle, rit tout le temps, virevolte, il la regarde, émerveillé.
Allez savoir pourquoi, comment, j'ai laissé échappé le ballon. Il y avait du vent, le ballon a roulé vers l'eau et j'ai crié. Serviable, il a couru, l' a rattrapé in extremis. Il a dit "attend!" à sa tante, et il est venu me le rapporter, avec toute la solennité d'un chevalier servant.
Il dit que c'est la première fois qu'il voyait des yeux avec un cercle jaune à l'intérieur. Il dit que j'avais déjà à quatre ans, les paupières plissées quand je riais,et qu'il s'est senti grand et fort. Il dit que cela a dû se passer comme cela, cette année où il a traversé la mer pour venir aux fiançailles de sa tante.
Il peut dire ce qu'il veut. Tout ceci est une légende, bien commode pour tenter d'expliquer ce qui nous lie, cette greffe de coeurs qui battent parfois en rythme, et parfois pas, cette amplitude parfois, qui dilate chacune de nos artères, ces rejets brusques, véritables urgences qui font sonner toutes nos alarmes, ces transfusions alternées de lui à moi, de moi à lui, cette force partagée.
Il peut dire ce qu'il veut, l'histoire n'est là que pour masquer l'émotion, parfois la gêne d'un sentiment si curieusement vivant, si profondément ancré sous la peau même.
Mais comme dans toutes les histoires de greffe, l'histoire n'est pas que rose. Pour que se rejoignent la petite fille des bords de Saône, et le petit garçon d'Outre Méditerranée, il faudra des années, et une suite d'évènements pour lesquels nous n'aurions jamais signé.
Qui voudrait d'une histoire annoncée dont les chapitres obligés comporteraient exil, séparation, divorce , un mort si jeune que c'en était indécent, en sus d'une ou deux guerres?
Personne. Pourtant c'est ainsi, et le petit garçon est cet homme, qui, ce soir comme un autre, depuis des années, effleure mon cou, pose une tasse de café à coté de moi, sans même tenter de lire par dessus mon épaule, au moment même où, à ce post je met ce point.
6.3.07
simple comme : "bonjour madame"
Il n'y en a pas beaucoup qui font la manche dans cette petite ville. Celle-ci le fait si discrètement qu'il est facile de ne pas la voir. Elle ne parle pas le français, et esquive les questions en souriant. Cette fois-ci, il ne lui a pas donné un euro. Il a mis l'euro dans le monneyeur du chariot, lui a tendu le chariot et lui a fait signe de rentrer dans le supermarché. Elle a fait ses courses, et il a payé. Il me l'a dit deux jours après. Je me rend compte que s'il m'est arrivé de tendre un sac de courses, je n'ai jamais eu l'idée d'inviter quelqu'un de cette façon là. Il dit qu'il s'est fait plaisir, sans fausse honte, et il sourit de son sourire de loup.
J'aime bien vivre avec cet homme-là.
J'aime bien vivre avec cet homme-là.
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