14.9.11

Nidification


Un jour, quelqu'un y oubliera un livre. Un autre jour, une autre personne laissera, entre les pages, une fleur ramassée sur le chemin, au cours d'une de ces balades qu'on choisit de faire, malgré le temps gris, et qui vous récompense d'une miraculeuse lumière entre la déchirure des nuages. Un grain de sable viendra se loger dans l'embrasure de la porte et s'y fera oublier. La fêlure d'une tasse fera un coup au cœur, un regret minime et déchirant et puis on s'habituera. On la tournera du bon côté en buvant le café pendant un temps et on la jettera un jour. Ou bien non.
La maison perdra de son apprêt, se griffera au fil du temps, comme tous les visages qu'on aime pour longtemps. Il y aura des objets qu'on aura pas vraiment voulu, des cadeaux qui ne vont pas vraiment mais qu'on garde parce que les gens ont tellement voulu dire merci. Le jardin ne sera jamais exactement comme on voudrait, mais d'une année sur l'autre, il pourrait bien y avoir des belles surprises, des abondances imprévues qui remplissent de gratitude et d'un certain étonnement. On fera même l'emplette d'un sécateur pour faire un bouquet qu'on placera là, sur la table basse et il ne sera jamais pareil que le suivant.
C'est la maison de mon amie, une maison toute neuve malgré son grand âge et qui débute dans ses fonctions. Une maison qui lui ressemble déjà tellement, à la fois précise et improgrammée, une maison qu'elle prête, pour que d'autres qu'elle puissent y dérouler un moment de leur histoire avec ce pays au charme prenant.
Je ne passe jamais à proximité sans lui lancer un regard amical et je sais qu'elle me le rend malgré ses volets fermés. Elle attend, sans urgence, de sentir à nouveau la crêpe et le café.
C'est une maison et, déjà, c'est toute une histoire.

PS: et, pour ceux qui ont eu la gentillesse de me demander, au vu de mon long silence, si tout allait bien, la réponse est : oui, cré bien, ne vous inquiétez pas. Juste que l'écriture, ça a toujours des reflux. Mais je vous aime toujours, hein!

30.6.11

Méditer.


Parfois, ce qui bute, c'est le billet impossible à écrire, impossible à éviter.
Celui-ci, je tourne autour depuis plus d'un mois, très exactement depuis le jour de mon anniversaire.
J'ai reçu un putain de cadeau.
Des proches, qui méditaient depuis longtemps de créer en micro édition, une collection joliment appelée "La pensée vagabonde", m'ont fait la surprise de se lancer avec les pouèmes publiés ici.

Ils l'ont fait avec une telle chaleur, une telle générosité que j'en suis restée coite.
Ils l'ont fait avec une telle discrétion que je ne l'ai su qu'en découvrant le bébé bien emballé. Ils m'ont laissé le choix de le laisser à l'état d'incunable, comme un coup d'essai pour eux et cadeau pour moi seule, ou de le rendre public.
Ben voilà.
J'ai médité. Et puis finalement, j'ai décidé de me considérer comme éditée.
Là.
Pffff.





Cui qui n'en veut aka cliquer.

17.4.11

Avril léger


C'était un matin léger
j'ai croisé le sourire d'une feuille
qui pourtant, n'était pas tombée
de la dernière pluie.

Plus tard,
j'eus un baiser.

6.4.11

L'Afrique à Paris



Ceux qui me lisent depuis longtemps savent combien j'aime l'univers d'Alain Korkos. .
Alors, vous pourriez prendre ce qui suit pour une plogue amicale et rituelle. Ce serait dommage. Vous y perdriez beaucoup.
Le livre "les carnets de l'Afrique à Paris", pour lequel il s'est acoquiné avec la délicieuse Catherine M'Boudi, est un bijou.
Un bijou délicat, rieur, voilé d'amertume tendre pour la vie qui va pas toujours comme on veut, un bijou au charme têtu et insidieux.
Ce n'est pas seulement qu'ils la connaissent bien cette Afrique à Paris, ils connaissent aussi ce qu'est l'exil, ce besoin funambule de se rattacher au goût, à l'odeur, à la chanson qui vous a bercé sans y disparaître dans un exotisme qui ne serait plus qu'un embaumement.
Le dessin, ici, dépasse l'illustration : ce sont les portraits sensibles de ceux que vous croisez tout les jours sans forcément les regarder, de cette vieille dame qui attend l'avion après avoir rendu visite à ses enfants à l'employé de la ville dans son costume vert acide. Vendeuses de safu, sapeurs, coiffeuses pleines de sollicitude, coiffeur muet dont la seule douceur est de parfumer les tout-petits à la barbe-à-papa, écrivains, musiciens, colleurs d'affiches...
Dans la précision affectueuse de ces portraits, il y a un avertissement, à nous tous adressé. Ce n'est pas d'entendre ces étranges sabirs dans le métro, qui nous met en danger.
Ce qui nous met en danger de perdre notre âme, c'est d'oublier que ces langues, comme la nôtre, ne disent souvent que des choses très quotidiennes, très banales et très nécessaires, le petit qui marche couci à l'école, le tissu qu'on a trouvé, la peine de cœur, le boulot, la maman qui fatigue un peu, le recette du gombo qu'on ne fait pas tout à fait pareil.

Je me souviens, un jour, avoir été bouleversée par une simple phrase du Musée Anne Franck : " A la fin de la guerre, Amsterdam avait perdu plusieurs milliers de ses habitants".
SES habitants. Pas seulement "Les juifs avaient perdu plusieurs milliers des leurs.
Le livre d'Alain et Catherine, qu'on y parle de l'Afrance ou de la Frique ( copiraïte leurzigues) c'est avant tout un livre sur les parisiens.
Têtes de chiens, tiens...!

PS : c'est au Editions Parigramme. Ça se trouve aussi très bien sur le net

5.4.11

Printemps

J'ai des pieds d'alouette
et une gueule de loup
un nombril de vénus
et un cœur de Marie

Mon jardin j'en conviens
en reste trop sage
je t'autorise la verge d'or
et le tison de Satan.

27.3.11

C'est vrai, les délinquants sont de plus en plus jeunes...

Cultive ton Jardin m'a envoyée vers cette histoire.
S'il ne vous fallait qu'un motif pour aller voter aujourd'hui, ce pourrait être celui-là.
M, appelons-là comme cela, est un bébé sans papier.
Ou plus exactement, dans un pays où aucun enfant n'a besoin d'autres papiers que celui qui le rattache à une filiation, il est demandé à M, quelques mois aux prochaines fraises, d'avoir un titre de séjour.
Comprenez moi-bien, si vous avez eu la flemme de cliquer sur le lien : ses parents, eux, ont un titre de séjour. Un vrai, avec un travail et ils payent la part d'impôts qu'ils doivent pour que des politiques éditent des lois aussi ineptes, coûteuses et indignes que celles qui a privé M. de la possibilités d'être dans des bras paisibles, le nourrisson bienvenu qu'elle aurait dû être.
La maman de M. a commis une faute : elle a accouché prématurément en Algérie, où elle y avait, deuxième faute, une mère malade. Donc M, née ailleurs, est un bébé déclaré par un fonctionnaire zélé, touriste de passage pour 3 mois.
Et à l'issue de ces 3 mois, M bascule dans une clandestinité où la moindre bronchiolite coûtera un bras à des parents qui cotisent pour celles des vôtres...
Allons au bout de la logique : Ni les parents, ni la sœur de M. ne sont expulsables.
Verra-t-on un autre fonctionnaire zélé venir chercher cette enfant? La sucette et le doudou sont-ils compris dans les effets dont un individu en situation irrégulière a le droit de se munir avant son transfert en centre de rétention?

Il est à peu près certain que non, qu'au bout du compte, un juge va proclamer l'imbécillité absolue de cette mesure. Ce sera long, ça va mobiliser une armée d'autres fonctionnaires (zélés bien sûr, mais pas de la même façon) qui ont des chats à fouetter et pas des enfants, c'est votre argent, le mien , le nôtre, gaspillé dans cette stérile obsession.

Ceux qui applaudissent à cette stricte application d'une loi censée les protéger feraient quand même bien de se méfier... Cette histoire de nourrisson, planqué 3 mois, qu'un homme de la cité prend sous son aile... Ça vous rappelle rien?
Il s'agissait de sortir et non de rester, le nourrisson était un garçon et non une fille, celui qui l'a protégé une fille de Pharaon et non un bon docteur de quartier, mais ça s'est assez mal terminé pour ceux qui, sous couvert de soumettre les adultes, s'en sont pris aux tout-petits.

Il faut combien de pluies de grenouilles sur ce pays pour que les gens comprennent?

13.3.11

12.3.11

catastrophes

Les catastrophes naturelles me laissent sans colère, avec une compassion aussi intense qu'inutile et, en ce qui concerne le pragmatisme des japonais en matière de gestion du risque sismique, avec une franche admiration.
Vu d'un pays où on cumule les effets de manches, où la gestion récente d'une grippe plutôt moins mortelle qu'une autre a été une bouffonnerie digne du bordel autoritaire soviétique, l'efficacité des mesures nippones, de la construction au mode de rassemblement des enfants scolarisés m'impressionne singulièrement.
C'est bien la préoccupation continue d'intégrer le risque sismique dans (presque) toutes les activités humaines qui donnera un probable rapport de 1 à 100 entre le nombre de victimes haïtiennes et le nombre de victimes japonaises, malgré une magnitude plus élevée pour ce dernier tremblement de terre.

Mais, si l'explosion de la centrale de Fukushima atteint le caisson du réacteur, les japonais risquent de payer un tribut plus élevé encore, bien que plus tardif, à une catastrophe qui n'a rien de naturel. Je ne doute pas que, comme les écoles maternelles, les centrales nucléaires aient été construite en incluant la prévision d'une secousse de forte amplitude. Et je n'ai aucun doute sur le fait que des experts vont améliorer leur connaissance de la prévention, résumant la catastrophe à sa part accidentelle imprévisible.
Ma position sur le nucléaire ne bougera pas d'un iota. Elle repose sur mon incapacité à vivre comme pérenne et stable toute activité humaine, alors même que la nocivité engrangée de la radioactivité l'est pour des siècles et des siècles.
Non rien ne dure des constructions humaines, ni les lois qui encadrent la constructions, ni les structures politiques qui soutiennent ces lois, ni la vigilance, ni les affirmations du plus jamais ça.
25 ans après la catastrophe de Tchernobyl, qui se préoccupe de l'effondrement, goutte de pluie après goutte de pluie, du sarcophage fissuré censé nous protéger d'un nouvel accident?
Qui se préoccupe de la difficulté pour les équipes de recherches russes, ukrainiennes et bélarusses à trouver des financements pour leurs études à long terme des conséquences des retombées radioactives sur la santé publique? Si vous avez envie d'être à la fois effrayés et en colère, allez donc faire un tour sur la page qu'un confrère, JP Bachy, consacre à la bibliographie sur ce sujet.

Alors, je sais. J'attends les arguments économiques qui me diront l'importance de l'indépendance énergétique, de prévoir la fin du pétrole et cela réveillera des fantasmes archaïques de populations errant dans le froid et la nuit. Il n'y a pas de plus grande pesanteur que celle qui pousse un système à se survivre. L'énergie nucléaire est un garant de la croissance.
Oui, mais laquelle?
Par un de ces rapprochements qui ne frappent que lors d'évènements majeurs, je regardait justement un extrait du travail photographique de James Mollison, me promettant d'acheter le livre. Il s'intitule "Where children sleep" et met en dyptique un portrait d'enfant et l'endroit où il dort.
Katia, qui vit toujours, je l'espère du fond du cœur, à Tokyo, a 4 ans, trente robes et trente paires de chaussures.


Nous ne saurons rien de ce garçon, sinon son visage, son initiale nationalité, probablement roumaine et qu'il dort en Italie.


Ce ne sont pas les politiques énergétiques, qui, en elles-mêmes, empêchent certaines populations d'errer dans le froid. C'est toute la politique.
La décharge produite par le tremblement de terre aurait, dit-on, modifié l'axe de la terre de 10cm.
Je me demande si le risque consécutif d'une explosion nucléaire va à son tour, modifier, même imperceptiblement l'axe de pensée des milliers de parents de petites Katia. Risquer sa peau pour continuer à habiter là où sont ses racines ou son avenir, vivre avec le risque sismique pour ne pas laisser la catastrophe tout envahir, vivre et reconstruire, soit. L'être humain a toujours habité des zones dangereuses, parce que ce danger ne dépasse pas les possibilités de représentation humaine et restent généralement à l'échelle d'une génération.
Mais risquer sa peau, celle de ses enfants, de sa descendance pour offrir à Katia, 4 ans, une trente et unième paire de chaussures, garder sous des clés précaires, un si grand potentiel destructif pour soutenir la fabrication d'objets conçus pour leur inéluctable obsolescence, est-ce vraiment pragmatique?

6.3.11

Je m'la pète (mais je rentre)

En voyage, je parle un globish tangent qui horrifie régulièrement mon angliciste aînée...
N'empêche.
J'en comprend plus que je n'en parle et avoir réussi à saisir de la bouche de cette charmante collège girl de Kinsale, qu'elle me recrutait pour servir de jury au concours de Fish-pie qui opposait son collège à des pros de Cork, ben n'empêche, moi je trouve, ça l'fait.
et puis on m' a déja bombardé jury dans des trucs où je me sentais finalement moins légitime que pour goûter de la patate, du poisson et des langoustines.

Au fait, les gens, c'est l'anniversaire de Samantdi, paraît. On court chez elle et on lui dit combien c'est une belle dame qu'on aime.

4.3.11

Quelques haltes et des notes à moi-même.

Ici, je me suis dit que faire tout ce chemin pour photographier encore des vieilles coques, c'était se moquer du monde. Mais la lumière m'avait tant fait de l'œil.


Ici, j'ai rêvé aux gens que j'aime jusqu'à ce que la mer me lèche des pieds.


Ici, je me suis dit que j'avais décidément une particulière attirance pour les bouts du monde.


Ici, j'ai bu ma Red Rebel en lisant Flannery O Connor, qui n'est pas irlandaise, mais américaine et que je ne connaissais pas du tout. Ecrivain d'une grande force, une de ces dames cruelles et goguenardes dont la littérature anglophone semble avoir l'inépuisable secret.

J'étais bien chez O'Shea et j'y étais la bienvenue. Jeremy s'est prêtée à la pose avec une gentillesse presque désintéressée. Il m'en coûta un chaste baiser sur la joue et un incompréhensible compliment en gaélique dans l'oreille. Ce qui fut, au fond, infiniment plus moral que de lui faire boire une bière de plus. It made his day, and mine...


Notes à moi-même :
1)Anita, ce qui fait l'étanchéité de tes chaussures, ce n'est pas seulement le procédé de fabrication, mais le fait que tu penses à les lacer. Ça t'évitera une autre humiliante dissociation dans une tourbière.
2) Tu commences à trouver plus simple de rouler à gauche qu'à droite, tu trouves normal de boire une bière dans l'après-midi et tu tailles la bavette avec les attachants ivrognes du pub. Vérifie la date sur ton billet de retour et pense à tes enfants.

2.3.11

A part ça, rien.


La deuxième fois que vous entrez dans un pub, on vous appelle sweetie et on vous demande si vous voulez votre demi-pinte.
Je me dis qu'à la troisième, la barmaid va me tendre le meniou avec juste un clin d'œil et la main sur la tirette de Kilkenny.
J'ai rencontré ma première irlandaise complètement barrée. Elle est chanteuse de jazz cherche un logement à Lorient pour cet été, a quitté l'enseignement parce qu'elle ne supportait plus les mômes, a vécu au Liban, à eu trois accidents de voiture le deuxième en sortant de l'hôpital où l'avait amené le premier et le troisième il y a quinze jours, deux jours après son permis. Elle a fait campagne pour le labour party, mais là, elle fait la coordination du spectacle musical de Portmagee qui est en compétition avec les villages voisins. Enfin si on la laisse tranquille parce que là elle est fâchée avec une des chanteuses et avec la barmaid du Bridge Bar. Mais elle est pote avec le sculpteur qui a sculpté la statue de Chaplin qui orne le quai de Waterville et qui habite dans l'ile en face et elle est tout a fait d'accord pour me le présenter. Si je veux bien aller m'engueuler avec son père à sa place.

Allez savoir pourquoi... je crois que je vais décliner. Notez que j'en ai loupé, parce que je ne parle pas si bien anglais que ça.
Mais elle m'a au moins permis de comprendre pourquoi le patron est entré en poussant un canon factice dans le pub.

A part ça, une route dans la montagne, un irlandais qui poussait ses trois veaux au volant de sa voiture, l'inaltérable ciel bleu bien connu des touristes et pas encore de cheese-cake au Bailey's
Et la tourbe est vendue à côté des bouteilles de gaz à l'épicerie-essence-tabac-munitions-poste.
A part ça, pas de nouvelles.

Carte postale de Portmagee.

Il y a, dans le voyage, deux fascinations différentes : le déplacement et le but. Il y a longtemps que je sais que le déplacement, même minime, m'est indispensable. Quelque chose dans mon cerveau a été programmé pour s'organiser en s'effilochant le long d'un paysage mouvant. Il m'arrive, même dans le quotidien, de préférer le trajet le plus long, simplement parce que je ne le connais pas et que ma pensée voyage mieux, accrochée aux minuscules découvertes du tournant qu'aux images trop connues.
Ici, je roule, avec l'effort délibéré d'arriver à me perdre. Celui qui connait les routes irlandaises me pardonnera mon bilan carbone. En quelques heures, je n'use pas plus de combustible que dans votre heure quotidienne d'embouteillage. Je roule à petits pas, bien contente d'avoir le temps de constater que décidément, les ajoncs d'ici n'ont pas la même odeur que chez moi, que je n'avais pas exagéré leur absolue suavité qui va de la pêche blanche à la femme amoureuse.
Je me suis, cette fois-ci, pourvue de gants et de couteau pour en renouveler les brins, chaque jour dans ma voiture.

Et puis il y le but, qui est toujours une arrivée d'emprunt, plus ou moins heureuse, plus ou moins offerte. Je suis en ce moment à Portmagee, un des endroits dont vous n'aviez aucune raison d'entendre parler et qui est exactement l'endroit où j'avais envie de venir. il y a une dégringolade de maisons vers la mer qui s'enfonce si loin dans la terre qu'elle y fait figure de lac. Il y l'ile en face qui prend si bien les tons de mauve et de gris des arrières-plans.
Il y a les deux ou trois bateaux de pêche qui font de la sole frite du Bridge Bar une copieuse merveille.
Il y a cet extraordinaire silence de la nuit, parce que c'est sur des dizaine de kilomètres que les moutons y sont plus nombreux que les hommes et que, eux, la nuit, ils dorment.
il y a aussi, mais c'est une autre histoire, des irlandais qui font le gros dos devant la claque monumentale que leur a flanqué la crise financière. Sur les trois jeunes gens qui peuplent avec moi l'impeccable auberge de jeunesse de Portmagee, l'un espère l'Australie, l'autre l'Allemagne et le troisième est revenu de Nouvelle Zélande pour tenter de repartir à nouveau.
Ils pensent au but et moi, au déplacement...

20.2.11

Tu devrais écrire.


Il m'a dit tu devrais écrire.
Alors, je l'ai envoyé là, enfin, ici et il a dit oui.
Je pense que, comme beaucoup, il a pensé mais.
Mais écrire, hein, arrêter de crayonner et y aller franchement, avec un pinceau ou une truelle, mais qu'on en ait enfin, du papier à caresser. Que ça pèse dans le sac, que ça occupe les mains et les yeux en attendant cette rencontre au café qui n'aura peut être pas lieu, avec cette femme qui vous demanderait ce que vous lisez, ou cet homme, justement, qui aurait acheté le même, il y a 8 jours, mais qui n'aurait pas vraiment accroché, comme si on passait notre temps suspendus aux pages, harponnés par les histoires des autres.
Cousus, tout le temps, du fil blanc des destins inventés, des chansons qui traînent et vous entaillent. (C'est très important les entailles. Ça permet de voir le dedans, le dehors aussi quand on est dedans. Bien sûr, au moment même de l'incision, il y a cette surprise, la douleur parfois, ce moment de retrait. C'est rapide, une entaille, parce que c'est exactement le contraire d'une usure.
Ça fend l'enveloppe et on crie un peu, c'est saisissant.)

Il m'a dit tu devrais écrire et bien sûr, je m'en suis tirée avec une pirouette. Est-ce que je pouvais lui dire, moi, que j'avais passé mon samedi entre une librairie et un magasin de sport et qu'il n'y avait pas deux endroits plus propices pour comprendre à quel point c'était impossible d'écrire.
D'un côté, il y avait ces piles et ces piles, inlassables, entassées en tours précaires, tous ces gens qui avaient écrit comme le vieux juif qui courait dans le ghetto de Lodz en criant " j'ai la réponse! j'ai la réponse! qui a la question?"
Et puis de l'autre, il y avait tous ces gens qui avaient du temps à occuper avec leur corps et c'était bien d'être là, à les regarder sortir, parce que le magasin ne donne plus de sacs en plastique, alors il en ont plein les mains. Et on peut leur inventer des vie, comme on s'invite chez les autres, aux caisses des supermarchés, en regardant ce qu'ils ont acheté. Même s'il n'y a rien de vraiment appétissant, la gourmandise, ce n'est pas les yaourts à la myrtille, c'est la vie qu'il y a autour. Comme cette fille, jolie et pâle, ce 14 février, qui n'avait déposé sur le tapis qu'un rouleau de papier cadeau et un pot de cire à épiler. On a beau grincer des dents à ces histoires de Saint Valentin, c'était bien, ces deux petits objets sur le gris du tapis roulant et entre les mains fatiguées de la caissière.
Ce magasin de sport c'était pareil. il y avait ce couple âgé qui sortait avec deux petits pliants métalliques et puis cette mère de famille avec une tenue de danse pour cette petite fille qu'elle houspillait sans tendresse, de ces mères qui veulent tout bien faire pour des enfants qu'au fond, elle ne savent même pas si elles les supportent, ceux qui vont au ski et qui ont oublié le stick à lèvres, celui qui entre pour meubler son après-midi et qui contemplera longuement les kayaks de mer orange et bleu exposé dehors.
Et puis cette minuscule enfant qui réclame de la voix et du geste ses premières lunettes de soleil qu'elle peut mettre toute seule, qui s'en va le nez levé, marchant encore avec cinq degrés de gîte à chaque pas, avec l'étiquette qui lui caresse la joue, dans son petit manteau qui semble toujours devoir s'envoler avec elle dedans.

Je n'ai pas osé lui dire, à l'ami, que je ne savais pas créer des vies héroïques et aventureuses, que peut-être, finalement, je n'avais aimé que ça, ces torrents de mots et d'évènements qui vous laissent pantelant, jusqu'au milieu de la nuit, ces vies d'outre-réel toujours si ardemment, si pleinement dessinées qui vous emportent toujours un peu plus loin. Mais qu'il faudrait, pour en inventer, que je m'éloigne de ces vies banales, aussi précieuses qu'est la mienne, dans leur imprécision salutaire, dans leur fatras alluvionnaire, ces vies à vivre.
Il me dit que je devrais écrire et moi je sais que je ne saurais jamais au nom de quoi extirper, plus qu'une autre, une vie minuscule hors de la rumeur du monde.

17.2.11

Tu fais de la photo...


L'un de mes premiers textes d'adolescente, je m'en souviens, je l'avais montré à ma grand-mère. Ouvrière à douze ans, elle avait, chevillée à l'âme, la passion des textes, celle qui, aux petites heures d'une lumière chiche, vous sauve de la vie étroite et du destin programmé.
Ce texte, court comme tout ce que j'écris, disait la rencontre entre une jeune fille... et un enfant malade. Il y était, question, déjà, de raconter des histoires pour prendre soin.
Ma grand-mère m'a rendu le texte avec un demi-sourire : "Tu fais de la photo, m'a t-elle dit.


Aujourd'hui, je fais des photos. Et je continue, dans ma tête, à prendre des instantanés, chaque fois qu'on me parle d'un enfant.
Parfois, il me semble que ma profondeur de champ est d'autant plus grande que je ne les vois pas, que c'est dans la façon dont les adultes me parlent de lui que je peux voir la composition, les lignes brisées, les appuis.

Je n'ai jamais pu voir ST. Il est si peu là. Son temps de scolarité, dans cette classe d'intégration est si bref, si souvent empêché par ces moments où il tourne comme une toupie, pour échapper à ce qui le harcèle.
Il use tout le monde, il cherche, se colle, happe et rejette tour à tour. Il vous démonte une classe, pousse un professionnel aguerri aux limites de sa patience et surtout, il semble, dès lors qu'il a cessé de jouer les bombes à fragmentation, remplir ceux qui l'entourent, d'une compassion intense. Ce qui n'est pas donné à tout le monde.

Parce que ST, franchement, il cumule dans la biographie à la tronçonneuse. Né avec un handicap d'une mère gravement psychiatrisée et d'un père jamais identifié, il a vu rompre accidentellement le seul lien solide qu'il avait établi avec une première famille d'accueil. Il ne s'en est jamais remis. Des grands parents très âgés font ce qu'ils peuvent, mais ne peuvent qu'avec un souffle si court. C'est si usé, là.
A ces handicaps, il joint celui d'être né dans une période qui voit s'effondrer les crédits offerts pour la prise en charge quotidienne de ces enfants qui se blessent à tout contact avec le réel.
Alors, bien que la structure départementale en charge du handicap ait formulé une magnifique décision d'orientation, aucune structure n'a de place pour lui avant...Bah, mettons 18 mois.
Donc, on bricole. ST erre, d'un IME, normalement prévu pour des plus petits deux jours, à une maison d'enfant trois jours ou au centre d'accueil thérapeutique d'urgence, où il voit passer autant de monde que dans la salle des Pas Perdus, lui qui l'est tant.

Voilà, c'est ce qui se révèle dans cette réunion, alors que l'équipe de la maison d'enfants, presque humblement, demande à l'école si elle ne veut pas le scolariser une demi-journée de plus.

C'est là que j'appuie sur le déclencheur. Parce que clairement, ce n'est pas ça dont ST a besoin. Il a besoin que nous tirions ce cliché très vite, en en accusant tout les contrastes, sans faire dans le détail. Et que dans ce maëlstrom, on souligne à gros traits ce qui est si criant pour celui qui ne le connait pas : cet enfant est fou de ne pas pouvoir se poser quelque part et il est en train se noyer. Rien ne pourra avoir de sens pour lui si les visages ne cessent de tourbillonner autour de lui, s'il ne peut vider le sac qu'il trimballe d'un lit à l'autre.

J'ai renvoyé le cliché à la maison du handicap. Et je l'ai fait la rage au cœur, car toute solution d'urgence pour ST va en priver un autre enfant, tout aussi nécessiteux.

15.2.11

Un grand besoin d'Eire

La dernière fois, je l'avais déguisé en visite à ma fille. Je n'ai plus cette année, ce mince alibi.
Mais c'était trop lancinant, trop souvent.
Je retourne en Irlande. Promettez-moi pluie, vent, brumes et fossés, je m'en moque. Je vais en Irlande parce que je peux y rouler cinq heures et cinquante kilomètres et parce que je peux y songer aux débuts du monde.
Parce que c'est le seul endroit où il ne soit pas ridicule d'y photographier des moutons.
Parce que c'est un pays que l'homme ne s'est pas complètement approprié, parce qu'on y tolère l'indifférence du granit et la vigueur de la mer.
Parce que j'ai envie d'un carrot's cake et d'un thé et aussi d'une seafood chowder et d'une Murphy.
Parce que j'ai une commande de chaussettes de chez Penneys et que si vous savez ce que cela veut dire, c'est que vous y êtes allés.
Je pars avec un sac de couchage dans ma voiture, une play-list de la morkitu et une carte suffisamment approximative pour pouvoir me perdre.
Un Canon, des rêves et un peu de vous si vous voulez.
Le bateau s'appelle l'Oscar Wilde.
Une excellente occasion de se rappeler cette devise : " Je résiste à tout. Sauf à la tentation."

13.2.11

B. et sa mère.


Il fatigue tout le monde. Il bouge, il parle, il rit et il pleure plus que tout autre. Certains professeurs l'endurent, beaucoup le jettent. Un ou deux, à l'instar de l'infirmière, l'aiment en soupirant, parce que c'est un petit garçon vif et tendre, qui se précipite parfois à l'infirmerie, bouleversé d'une nième observation. Celui qui prend la patience d'éponger, moucher et démêler sous les hoquets l'objet de son souci est récompensé par un vrai, un irradiant sourire de lutin.
B. est sous Ritaline depuis trois ans et le dossier médical scolaire de ce petit garçon qui a fréquenté sept écoles avant le collège est vide. Je ne sais ni qui l'a prescrit ni sur quelle base.
Il est temps de demander à rencontrer son parent. En l'occurrence puisque le père vit ailleurs, ce sera sa mère.
Quand j'arrive la semaine suivante, elle est déjà là, discutant avec cette infirmière que j'apprécie tant. L'air absorbé, volontairement lisse de cette dernière qui écoute avec l'air ne n'en penser pas moins est déjà plein d'enseignement.
La mère parle. De tout. Sans frein, sans inhibition, avec humour et empathie, mais elle parle comme remonte un mascaret irrépressible. Cela déborde, cela charrie des blocs entiers d'histoire, ça colmate les fissures, ça se répand dans tous les coins, c'est très instructif et c'est saoulant.
Ce qui me frappe le plus, ce n'est pas tant de pouvoir attraper en moins d'un quart d'heure, les raisons des sept déménagements, le métier d'homme qui l'épuise, la rigidité violente du père qui liquéfie les gamins et l'absence de bilan neuropsychologique préalable à mise sous Ritaline.
Non, ce qui me frappe, c'est l'attitude de B, parfaitement posé sous le flot de paroles de sa mère, comme un chaton sous les coups de langue. Ses mains ne remuent pas, il ne tripote pas les objets de mon bureau, ne se tortille pas sur sa chaise, lève plaisamment le doigt pour glisser une remarque. Son visage mobile reflète chaque parole de cette mère qu'il aime si visiblement. Il ne s'émeut même pas qu'elle puisse me révéler, tout en faisant semblant de lui boucher les oreilles, que cette grossesse là ait pu ne pas être désirée. Son œil brille en coin, comme pour lui dire : "j' t'ai bien attrapé, hein!" Elle lui sourit.

Oui, cet entretien est à haute teneur en affects de tous ordres, mais il n'y a pas l'ombre d'une manifestation d'hyperactivité chez B en présence de sa mère. J'ai brusquement en tête l'image saugrenue de ces prématurés qui naissent dans le bruit et la stridence, dont les berceuses sont les bruits de pompe des machines avec les alarmes pour refrains et que le silence ouaté et protecteur du retour à la maison fait hurler.
Ceux-là, au grand étonnement de tout le monde, se rendorment au bruit de l'aspirateur.
Malgré tout ce qui peut me heurter ou me déconcerter dans le torrent de paroles de sa mère, le silence inattendu de B. me chuchote que c'est son bain nourricier et sa paradoxale protection.

9.2.11

D'une conversation anodine et de la fabrique de souvenirs


"Tu connais l'Irlande?
-Non. Et pourtant, que de souvenirs!"
Il y a des phrases comme cela. Selon qu'on est ou non prêt à répondre, elles vous trouent ou vous scotchent. Celle-ci s'est mis à me trotter dans la tête, avec un tel aplomb d'évidence, que je ne pouvais que tenter de la laisser rôder chez vous.
Il y a des lieux dont on découvre au premier regard qu'ils portent votre mémoire, il y a ces livres qui sont des bien sûr.
Il y a toutes ces chansons, ces musiques dont la source chaleureuse révèle l'inscrit en nous, comme à l'encre sympathique, le tatouage invisible d'une émotion enfin nommée. Les tableaux qu'on regarde en disant, merde, j'ai habité là, j'y suis encore.
Et puis ces gens qu'on cesse si vite de dévisager, pour aller l'amble avec eux, sûrement, sans hâte et sans alarme, parce qu'au fond, on les connaît de très longue haleine. Parce qu'il a suffit de quelques mots pour dérouiller une grammaire commune qui ne faisait que sommeiller faute d'emploi.

"Tu connais l'Irlande?
-Non. Et pourtant, que de souvenirs!"

Est-ce que cette phrase n'a pas toujours été?

7.2.11

Plume, caillou et autres belles rencontres

J'ai failli oublier, mais ce blog a cinq ans depuis deux jours.
Je n'aurais jamais cru que le chemin soit si varié.
Je n'aurais jamais cru que j'aurai tant de coups de foudre pour tant de génies partiels mais si expressifs.
Je n'aurais jamais cru que je rirai tant, que j'aurai tant de fibres reliées aux vôtres.

Merci à vous tous.

2.2.11

Faudrait quand même pas pousser le petit bouchon trop loin.

Internet, c'est bien connu, c'est plein de pièges. Plein de photos d'enfants offerts à la convoitise. La LOPPSI vous le dit.
Et c'est vrai.
C'est sur le net, via Crêpe Georgette et le fil Twitter de Bladsurb, que je suis tombée sur ces photos : Talons aiguilles pointure 29

Comme vous pourrez le constater, certaines pourraient porter, en gros, l'estampille ci-dessous :

Le truc, la bêtise, le rien, Madame la Marquise, c'est que ces photos, c'est pas dans le tréfond de l'ordinateur d'un pervers écumant qu'on les trouve, mais dans le supplément "Cadeaux de Vogue -France".
Et ça ne parle même pas de la misère, parfois, de la sexualité humaine. Ça parle, monstrueusement, de la complaisance au pognon et du maquereautage des mères sur les filles.

Je vous accorde un point, accordé à un respectable confrère : ce n'est pas du p0rn∞. On ne voit pas de zezette. Vous m'en accorderez un autre : si on en voyait une, nous n'aurions pas eu envie d'écrire à Vogue. Nous aurions écrit au Procureur de la République, point barre.
Alors on a écrit à Vogue une petite lettre ouverte qu'on a été plein de toubibs à signer. 190 aux dernières nouvelles.
Juste pour rappeler qu'il y a un avant et un après du déclenchement pubertaire. Et que si, déjà, sexualiser à outrance les très jeunes adolescentes, ça craint et ça se paye en trouble de la représentation de soi, le faire avant le premier poil, c'est de l'abus.
Mais ça ne suffisait pas, bien que cette palanquée de pédiatres et de médecins Education Nationale mis ensemble, ça ait fait un joli élan de fraternité pas con.
Alors on a mis une pétition en ligne, parce que la réglementation de ces publi-reportages, elle est aussi mince que l'écart entre certains bouts de tissu sur ces petites filles et le pénal.
Parce qu'à hauteur d'enfant, qu'on pose pour les 3 chuiches ou Vogue, ça fait le même effet quand une main d'adulte vous fait croiser les jambes, un peu plus haut, oui, comme ça.
Parce qu'il ne faut pas croire qu'un enfant de 8 ans n'a pas de sexualité. Il a juste la nécessité d'en mettre les représentations à distance le plus longtemps possible, jusqu'à ce que le corps se mette à dire qu'il est temps. C'est un processus actif, qui coûte une certaine énergie. Parce qu'il n'est pas facile d'ignorer comment on fait les bébés à 8 ans, alors qu'on le sait si bien à 3.
C'est bien assez difficile pour qu'on ne laisse pas l'industrie du luxe faire joujou avec, sous prétexte qu'il faut continuer à vendre des bijoux qui n'en peuvent plus d'être laids à des émirs qui n'en peuvent plus d'être riches.

Alors, dans cette pétition, on demande à ce qu'on arrête de vendre la peau des enfants avant qu'on les ait élevés. Vous avez le droit de la signer en cliquant là, et le droit de diffuser le lien.

Une ultime précision pour ceux qui passent trop rarement dans les parages pour savoir qui est Anita et ce qu'elle prêche : l'humanité baise, parfois comme elle veut, souvent comme elle peut. Parfois, les artistes parlent notre faille, l'ambiguïté, le risque, l'irreprésentable du troublé et du troublant. Souvent à leur risque.
Il n'y a pas de publicitaires maudits attendant dans des chambres sans feu, une reconnaissance qui leur viendra dans dix ans. Leurs œuvres n'existent que dans leur monétarisation immédiate.
Ces images ne parlent pas d'enfance, ni d'art, elles ne parlent pas de ce bien si intime et si déconcertant qu'est la sexualité. Elles parlent d'une excitation orchestrée, froidement, pour faire du pognon.
PS : un immense merci et des cornes de gazelle en masse à Alain Korkos pour sa brève dans @Si