23.3.09

Le léopard et la girafe.

Je l'ai dit quelque part, je ne commente jamais ou presque, les dessins des enfants. Mais je les regarde, toujours, et souvent je souhaite que l'image qui, alors, se forme sans mot dans mon esprit, leur soit perceptible, tout comme l'émotion et l'admiration que j'éprouve.

J'ai revu J. Sa maman me l'avait amené, parce qu'il rêve en classe. Beaucoup.
Il n'y a que dans les rêves des adultes que ceux de l'enfance sont toujours enchantés. Les rêves de J. ne ressemblent pas à des rêveries, ces jeux de saute-moutons ensoleillés, quand la pensée des enfants sautille sur les paroles de l'adulte et franchit les gués sans y penser.

En fait, je ne crois pas que J. rêve vraiment.
Je pense qu'il s'absente. Au point qu'il m'a d'abord fallu vérifier que sa conscience elle-même ne le quittait pas, par éclats épileptiques.
J. s'absente, devant moi aussi. Il n'est pas dans ses yeux quand il me regarde. Mais parfois, quand il les baisse, il me sourit.

J'écoute la maman de J. Elle est bien d'accord avec les conclusions du neurologue qui pense que J. a besoin d'un psychologue.
Elle y pense depuis longtemps. Elle dit qu'elle aurait du le faire plutôt. Pour elle-même aussi, d'ailleurs peut-être.
Et puis, elle déroule devant moi une histoire terrifiante. La sienne. Saisissante au point que je m'empresse de fournir crayons et papier à J. qui se crispe et s'agite.
Et puis, peu à peu, à coté de l'histoire qui fait peur, il y a une autre histoire, faite du courage à toute petite voix de cette maman, cette ténacité à faire de la vie, du paisible autant que possible, l'absence de rancoeur, la sollicitude. Je dis quelques mots sur ce qui me semble avoir été un immense travail et aussi, je crois, sur le droit à se faire confiance.

J. déploie une activité que je n'avais pas encore vue. Et sous mes yeux, apparait un dessin que je trouve bouleversant. Il est coupé en deux. C'est un zoo. A droite, au crayon noir, une cage, avec des barreaux dans tous les sens et, dedans, un léopard impressionnant, dont on voit bien que ce n'est nullement du hasard s'il est à ce point enfermé. A gauche, simplement cerné par un cadre léger, une girafe, elle aussi très belle, très colorée, souriante, qui broute avec beaucoup de délicatesse le sommet d'un arbre vert. A voir ses magnifiques mamelles, c'est une bonne mère, qui donne envie d'être très grand et de voir les choses de haut.

Il va falloir sans doute un peu de temps pour donner des couleurs au léopard, et plus encore avant d'ouvrir sa cage. Mais J., comme sa mère, a des ressources insoupçonnées.

J'ai demandé à J. l'autorisation de garder ce dessin dans son dossier. J'ai reçu tout à la fois le regard, le sourire et le dessin, avec un grand naturel.


Bien sûr, on peut toujours se tromper. Mais il me semble que quand nous nous sommes dit au revoir, avec beaucoup de chaleur de part et d'autre, nous avions tous les trois le cou haut et dégagé.

12 commentaires:

uusulu a dit…

"le cou haut et dégagé". Comme celui d'une girafe, non ?

L'histoire est belle, aussi belle que la douleur sauvage, comme ces animaux qu'il dépeint, J.
Jean, Jacques, Joie ?

Gilsoub a dit…

triste histoire... ou jolie histoire? l'avenir te le diras seulement...

Gilsoub a dit…

pas seulement! sûrement je voulais écrire... Pfff moi aussi je m'absente au moment de la relecture...

Valérie de Haute Savoie a dit…

J'aime beaucoup la photo pour Tilli et l'histoire qui l'accompagne est pleine d'espoir.

miss glu a dit…

bouleversant

Yves a dit…

On peut aussi ne pas se tromper.

planeth a dit…

wow, c'est impressionnant et émouvant, les ondes passent bien on dirait, comm dirait l'autre "le coeur ouvert à l'indicible"

Moukmouk a dit…

Magnifique texte... ton boulot est difficile mais il est vraiment, vraiment important. Il y a peu de médecins qui sauvent autant de vie... certains sauvent des corps toi ce sont des vies.

anita a dit…

Moukmouk, je ne veux pas penser qu'une vie dépende de quelque chose d'aussi aléatoire, impalpable et fugace qu'une rencontre.
Sinon, cela m'obligerai à penser à tout ce qui se passe pour ceux que je vois pas, ou dont je rate la rencontre.
Je préfère penser que ce qui est pris est pris, que la vie se nourrit aussi de déplacements minuscules et qu'en tous cas, comme je n'ai justement qu'une toute petite place dans la vie des gens, il importe de la remplir au mieux ;-).

Marianne a dit…

Beau récit d'un moment grave et intense ou chacun utilise son langage pour sortir la tête au dessus des nuages .
Une rencontre , la rencontre qui permet d'aller plus loin c'est d'une valeur inestimable .
Tili était tout émue pour la photo décrite au téléphone .

anita a dit…

@Marianne : merci d'avoir fait le go-between. Embrasse-la pour moi.

Raquel Dias a dit…

Magnifique :) J'adore la photo