25.4.09

Celui qui le fait

Libération se fait l'écho d'une nouvelle espèce de téléréalité, basée sur la célèbre expérience de Milgram.
Pour ceux qui n'auraient pas bénéficié, comme je l'ai fait, d'un généreux et tout à fait suffisant "cours de psychologie médicale"-soit 10 h en deuxième année, je rappelle le principe de la chose.
Vous, étudiant en psychologie, vous êtes l'expérimentateur. Votre tâche est, sous un prétexte quelconque, de tester la résistance à la douleur d'un sujet. Pour ce faire, vous lui envoyez de petites décharges électriques, puis des décharges de plus en plus forte.

Bien entendu, votre cobaye est un comédien, les fils sont débranchés et c'est vous le sujet de l'étude, mais vous n'en savez rien. Le but de l'expérience, ce n'est pas de montrer la résistance à la douleur de celui qui simule la grenouille choquée à 220 volts, mais de montrer votre propre résistance à l'autorité du chef de laboratoire qui est en train de vous faire commettre une authentique saloperie.

Dans le cas qui préoccupe Libération, l'expérience a été appliquée au jeux télévisés et c'est un candidat qui croit sanctionner les erreurs de son coéquipier par des décharges de plus en plus forte.
Le but, comme dans l'expérience initiale est de démontrer que la soumission fait de nous, braves types pourtant, des bourreaux.

Je suis bien incapable de jurer que jamais je ne ferais partie des appuyeurs de bouton rouge.
Mais je suis assez contente, à presque vingt-cinq ans d'intervalle, de rééditer ici ce que j'écrivis dans ma copie d'examen, au risque (minime) de me faire retoquer :

Il est certain que la décharge électrique occasionne une douleur dont la simple pensée nous fait frémir.
Mais se voir brutalement confronté à l'existence de son propre sadisme, et pire, à son étendue, est une douleur que je vis comme tout aussi grande, et plus délabrante peut-être, car plus insidieuse. Comment les étudiants ont-ils été traités, comment se sont-ils traités, après avoir découvert qu'ils étaient capables de ça?
Il y a donc ici deux catégories de sadiques.
Ceux qui appuient sur le bouton à des fins de démonstrations scientifiques.
Ceux qui les regardent faire.
A des fins de démonstrations psychologiques.

Quant à faire la même chose à des fins de divertissement...

Des fois, hein, la psychologie expérimentale me pue au nez encore plus que la télé.

11 commentaires:

JEA a dit…

Juste une suggestion : en France, pour ne pas chercher ailleurs, que de fins connaisseurs. Se sont torturés les méninges pour signer des décharges même à celles et ceux qui n'avaient strictement rien à dire, des spécialistes émérites tels Le Pen, Aussares, Massu et autres fées de l'électricité...

anita a dit…

Tiens, j'ai failli appeler ce post "La fée électricité et celui qui le fait".
Mais il y a tous ceux qui sont redevenus des braves types ou presque, et qui cachent au tréfond d'eux-même qu'un jour, ils ont cessé de l'être.
"Appuie sur la baïonette
faut qu'ça rentre
ou bien qu'ça pète
sinon t'auras une grosse tête
faut qu'ça saigne"
(Boris Vian, le tango des joyeux bouchers)

Gilsoub a dit…

J'ai lut les article de libé sur le sujet (un autre article intéressant: http://www.ecrans.fr/Aux-frontieres-du-tele-reel,7034.html ), juste une remarque, il ne s'agit pas "d'une nouvelle espèce de téléréalité", mais "d’un documentaire de France 2 qui met en scène un « jeu » où le candidat croit infliger des chocs électriques au perdant. Le but : dénoncer la télé-réalité." Ce qui au final n'est pas tout à fait la même chose ;-) Certe, l'on peut dénoncer la méthode comme dans le deuxième article.
Pour ma part, bien assis dans mon fauteuil il est bien évident que je n'aurais pas abaisser la moindre manette... mais dans le fauteuil d'un candidat à un jeu? Je n'en sais fichtre rien tellement les méandres du cerveau humains son compliqué!

anita a dit…

Oui, j'ai bien compris qu'il s'agissait de "dénoncer" la téléréalité, comme pour Milgram, l'expérience avait un lien avec la question de la soumission à l'idéologie Nazie.
Mais ceux qui ont monté l'expérience de Milgram se sont aussi soumis à lui quand ils ont observé les étudiants appuyer sur le bouton.

Tili a dit…

Tu sais que l'expérience de Milgram à plein de raffinements et de sous expériences ?
C'est vrai que c'est terrible pour ceux qui sont montré du doigt comme des "bourreaux potentiels sous autorité"...
Je crois que le but était d'essayer de comprendre comment les horreurs de la seconde guerre mondiale avaient été possible...
Maintenant on sait et ça n'a rien changé...

anita a dit…

Oui, elles sont répertoriés dans l'article de Wikipédia.
La plupart des critiques faites à Milgram reposent sur des arguments méthodologiques.
Pour ma part, je continue à penser qu'infliger une décharge électrique ou une mise en mouvement du son sadisme, c'est infliger une douleur de la même façon.
Le sadisme est latent chez chacun de nous. Le mettre en mouvement n'a rien d'anodin. On n'en ressort pas indemne.
Si même on en ressort.

Je pense même que la fuite en avant des bourreaux (des vrais) est une tentative terrifiée d'échapper à cette représentation de leur sadisme. Il faut d'immenses ressources morales pour accepter de considérer le mal qu'on a fait à quelqu'un et en tirer quelque chose qui ne soit pas du pur désastre.

Les condamnations servent à ça, moins à pardonner qu'à re-donner.

Ce que je n'ai jamais vu dans les compte-rendus de l'expérience, c'est ce qu'ils ont fait des étudiants qu'ils avaient manipulés.
Leur-ont-ils seulement permis d'élaborer une réflexion qui ne soit pas de pure forme?

Mais il est vrai que je suis médecin, pas chercheur. Je reste dans mon credo : on ne joue pas avec les poupées vivantes.

ada a dit…

C'est terrible. De penser aussi que ces "sadiques" qui s'auto-révèlent grâce à ces géniaux réalisateurs qui font mu-muse ont accepté d'être reconnus comme tels devant des milliers de téléspectateurs. Quelle d'image d'eux-mêmes pour leurs proches ?
"J'ai appris quelque chose" auraient-ils dit...
Quelle claque !

Dans le même ordre d'expérience j'avais entendu il y a deu jours je crois "dans la tête au carrré" sur F. Inter un compte rendu d'expérience fait aux Pays Bas sur
la soumission à l'opinion publique. (Des sondés changeaient leurs réponse à une question bête en entendant ce que la majorité des sondés avaient répondu à la même question. L'animateur de conclure que seul l'entraînement de l'esprit critique pouvait donner un peu de bon sens. N'empêche tout ce que j'entends en ce moment contribue à me faire entrer dans une sorte de paranoïa de mon prochain. Et ce qui est encore plus terrible c'est que je suis capable de me voir paranoïer, d'en sourire et de continuer (cf mon regard sur les petits gitans de la place de la Déesse à Lille)
Ca me rend pas très optimiste tout ça.
Ni très claire non plus d'ailleurs... vu ce commentaire !

l'âne Onyme a dit…

Cette expérience a eu au moins le résultat de nous mettre face à ce que nous sommes : des êtres sadiques.
Est sadique celui qui écrase les fourmis, est sadique aussi celui qui le regarde faire avec délectation en contemplant l'infini sadisme de l'humanité. Et celui qui vous parle de tout ça et qui se jure que jamais...
En réalité, il s'agit d'une mise en abyme de nos pulsions morbides archaïques.
Elle est aussi une fabuleuse leçon pour ceux qui ont su s'extraire de cet archaïsme pour qu'ils n'oublient pas qu'il est là, tapi en nous.
On nous demandera toujours d'appuyer sur un bouton. Serons nous toujours capables de dire non ?

l'âne Onyme a dit…

Peut être que cette expérience à la télé arrivera à nous faire péter les pombs ?

m'irza a dit…

"On nous demandera toujours d'appuyer sur un bouton. Serons nous toujours capables de dire non ?" (l'âne onyme)

Vu ce qu'il se passe ici même en ce moment, je ne sais pas si ça se voit tout aussi bien dans un contexte professionnel différent du mien mais de chez moi en tout cas, il me semble aujourd'hui très clair que non, nous n'en sommes pas capables du tout.

Et pour rebondir sur l'émission de France Inter dont parlait Ada, et surtout sur la conclusion qu'elle rapporte de l'expérience menée, en ce qui me concerne je suis convaincue que le fait même d'être conscient de son propre sadisme, quel que soit le côté du miroir duquel on se trouve, devant le bouton, derrière le presseur, ou en train de simuler la douleur, dans tous les cas, moins on n'a d'esprit critique, moins on est capable de *comprendre* ce que l'on est en train de faire. Et moins on apprend cela à nos enfants, moins on les pousse à questionner et à se questionner, à chercher à comprendre ce qu'ils sont et ce qu'ils font, et ce que font les autres, plus ça sera facile pour les expérimentateurs de faire pousser n'importe quel bouton à n'importe qui sans même que quiconque réalise ce qui est en train de se passer.

Sur ces quelques commentaires hautement positifs... hum...

l'âne Onyme a dit…

>>> M'Irza : Ben que c'est justement de ça que dont je voulais causer...