
Dans mon curriculum vitae, entre le ramassage des framboises et une parfaitement usurpée mission d'audit de communication interne, figure la mention "conductrice offset".
C'est un fait : j'ai su conduire une offset avant une voiture.
Juste retour des choses, ce tendre mastodonte prénommé AB Dick 350, de la fac de médecine, m'a conduite bien plus loin que je ne l'aurais imaginé, et notamment devant un Monsieur Maire.
Je n'y pensais pas (menteuse!) lorsque, dans les locaux de l'association des étudiants où j'allais exercer mes talents deux ans durant, j'écoutais gravement le démiurge maculé d'encre assortie à ses sourcils me donner mon premier cours d'anatomie
roto-calcographique.
Car, sous ses airs de brute noire et carrée, une offset est une diplomate jouant subtilement sur tout une série d'attraction-répulsion, l'eau et l'encre grasse se rejetant mutuellement, la première se consolant avec l'aluminium, tandis que la seconde est absorbée par le cuivre. Le tout à un train d'enfer, car l'offset joue à tournez-manège huit mille fois par heure.
J'ai encore en tête la symphonie nocturne de la cérémonie d'imprimerie. Je reconnaîtrais partout le doux sifflement de l'aspiration de la feuille de papier, le glissement le long des rouleaux, le bruit de baiser poisseux de l'encre et l'atterrissage sec, immédiatement calé de l'exemplaire imprimé.
Tiens. J'étais partie pour vous raconter des choses drôles, le condisciple penché d'un peu trop près, et dont la barbe se coinça dans les rouleaux, l'immonde pâte à papier dans le réservoir d'eau qui résulta de ma première expérience en solitaire, et mon appel affolé à trois heures du matin, le journal étudiant en
cambodgien Khmer,dont un courant d'air malencontreux mélangea la pagination, et dont nous ne pûmes, faute de traducteur, retrouver ni l'ordre logique, ni le haut, ni le bas, et que nous imprimâmes dans une totale confusion.
J'étais partie pour cela, et j'arrive à une vraie nostalgie de l'odeur d'encre, de ces nuits alternant somnolence et fièvre, quand le bruit d'une feuille "montée dans les rouleaux" nous faisait dégringoler du tas de ramettes sur lequel nous tâchions de grappiller un peu de sommeil avant de reprendre la journée d'hôpital. (Ah, le regard torve du chirurgien sur la ligne bleu-noir de nos ongles qui transparaissait sous les doubles gants et le mal que nous avions à le convaincre que l'encre d'imprimerie était on ne peut plus inapte aux germes clandestins!)
Le démiurge noirci comme un Vulcain est toujours là, et s'il a vieilli, si les ongles sont devenus propres, son poil est toujours sombre.
L'offset, belle au blanchet dormant, est au fond du jardin. Il l'a rachetée à l'association, n'ayant pas eu le coeur de s'en séparer. Depuis, elle nous suit. J'ai bien sûr grommelé devant la difficulté de la transporter lors de notre déménagement. Mais c'est assez facilement que je me suis laissée attendrir.
Ce n'est pas fréquent, un homme qui garde une telle fidélité à un souvenir de jeunesse d'une demi-tonne.