28.2.08

Rose


Le pendant féminin de Salvatore, c'est Rose. Rose des rosiers. Elle en avoue quinze dans ce minuscule jardin, mais pour ma part, j'en ai bien compté dix-neuf, sans même parler de la pouponnière aux boutures.
Mais je lui garderai le secret-puisque Salvatore ne surfe pas sur le net.
Il faut dire que ce couple soudé depuis près de soixante ans n'a qu'un seul et durable motif de discorde : les places respectives de ce qui se mange et de ce qui s' hume.
Chaque mois de Février voit surgir un nouveau Yalta destiné à garantir la place au soleil de la fleur et du fruit, de l'aromatique et du légume.
Rose défend le ravissement éphémère de la Pivoine et la spontanéité de la Giroflée, plaide pour le Zinnia et jure de modérer le Dahlia.
Parfois, en bonne méditerranéenne, elle lève les deux mains et la voix tout ensemble- et les voisins peuvent alors prendre pari sur le nombre de pieds d'Alouette.
Mais on sait bien que lamento d'une part et bougonnement d'autre part ne sont que les éléments d'une liturgie admise de longue date.
Car de même que Salvatore mettra un soin tendre à enrouler un fragment de bas filé autour d'un Madame Meilland blessé par une rafale, Rose, à la cuisine, servira les légumes avec une constante loyauté.
Parfois même avec génie. J'ai goûté chez elle des plats au sens propre incomparables, puisque je ne les ai jamais retrouvés ailleurs. Des pâtes au pousses naissantes de fenouil sauvage, accompagné de parmesan et de mie de pain grillée et légèrement caramélisée, des aubergines piquées à l'aiguille à tricoter, et farcies d'infinitésimales lamelles de jambon cru, d'anchois et de fromage qui font de chaque bouchée une variation sublime sur un même thème.
Alors, avant le printemps, peu importe, finalement, l'étendue des discussions. Il y aura, chez Rose et Salvatore, du goût, de la couleur et du parfum, le velouté d'une framboise et celui d'un coquelicot, des abeilles en justaucorps et des fuschias en tutu, l'odeur de la lavande et celle des feuilles de tomate.
Et ma dernière née, barbouillée de fraise, apportant religieusement un ver de terre au compost de l'un, ou une coccinelle au rosier de l'autre.

15 commentaires:

Valérie de Haute Savoie a dit…

Tu me mets l'eau à la bouche et ta Rose me plaît bien, moi aussi j'aime d'amour les pivoines!

Traou a dit…

Comme c'est joli de les imaginer se chamaillant, fleur contre fruit, couleur contre goût, et se retrouvant à l'arrivée jouissant des mêmes plaisirs. J'aimerais bien les connaître (et goûter les framboises, le moment venu)

Anonyme a dit…

Quel plaisir de te lire, quelle richesse ... de mots, j' en ai pour la soirée à rattraper mon retard...
Boutoucoat

Saperli a dit…

j'avais déjà "flasher" sur le monsieur, mais là, franchement, avec ce que tu rajoutes aujourd'hui, je suis verte de jalousie de ne pas avoir dans mon voisinage une couple de relations tel que celui-ci !!! Parle-nous plus souvent de leurs aventures... Merci

Kloelle a dit…

Mince...Le goût de bonheur qui s'exhale de ce billet !

boutoucoat a dit…

Fais un tour chez moi .....une vague que tu connais :-))

Still a dit…

Beau voyage au pays des enchanteurs...

anita a dit…

Héhé, je savais qu'ils vous plairaient-et je ne pouvais les séparer.
@Valérie: un jour descend de ta Haute Savoie et va donc voir la pivoineraie de la Drome, chez Rivière. Au Printemps. Mais fais toi confisquer ta carte de crédit par ton homme avant...
@Traou : c'est tout à fait envisageable!
@Boutoucoat : chouette, elle est reviendue de la montagne! Et avec des photos!
@Saperli: je tâcherai même d'obtenir permission de mettre en ligne quelques recettes. Rose, comme Salvatore est prêteuse.
@Kloelle: le gout du bonheur à cultiver, chez des gens qui, par ailleurs, ont beaucoup "ramassé".
@Still : c'est une association d'enchanteurs...

Yves a dit…

"Quel plaisir de te lire".
Un copié-collé. Parce que d'abord c'était exactement le fond de ma pensée. Et pas de raison qu'il te soit caché. Le fond. De ma pensée.

jjdorio a dit…

Pour leurs plantations "ils se lèvent l'âme" comme on dit aussi
par ici.

Et pour le reste, écoutons Montaigne:

Je veux que la mort me trouve plantant mes choux,
mais nonchalant d'elle,
et encore plus de mon jardin imparfait.*

* Tzvetan Todorov a pris "LE JARDIN IMPARFAIT" pour titre d'un bel ouvrage, sous-titré "La pensée humaniste en France".

Marianne a dit…

Que voila deux personnes qui se sont bien trouvées, belle description d'un univers de plaisirs tous simples et vrais .
Oui ,oui les recettes de Rose , les aubergines à l'aiguille à tricoter ...

anita a dit…

@jdorio: "s'élever l'âme", quelle belle expression! En Breton, faire un poème, un livre ou une sculpture c'est aussi "l'élever"
Jardin imparfait, je crois que c'est un pléonasme :-))
@Yves: tu as bon fond!
@Marianne: on va tâcher, promis!

Anonyme a dit…

Ils sont tellement vivants, généreux et attachants !
Délicieux !
Fauvette

Oxygène a dit…

Des artistes féconds et authentiques. Quelle chance tu as de pouvoir en profiter!

Encre a dit…

Quel beau billet. Je ne sais pas ce qui me retient de prendre l'avion pour aller frapper à leur porte...