19.2.08

Question sans réponse

Chez moi, il y a ce bout de tissu. Il ne m'appartient pas. Je ne sais pas vraiment ce qui, en moi, lui appartient.

Ce n'est pas à lui que j'essaie d'attribuer un sens, mais au silence pulsatile qui nous entoura, quand il émergea du fatras de papiers et de brimborions anodins qui suivit le décès de ma grand-mère.

Que faire d'une chose pareille?

Je l'ai pris entre mes doigts. Je pense qu'aucun d'entre nous ne savait qu'il était resté tapi là pendant quarante ans, aucun n'était prêt à supporter le cortège d'évocations qu'il pesait, minuscule chiffon, dérisoire objet. Cinq grammes et tant de silence.

Ai-je pensé, ce jour là, que le tenir entre mes mains était une chance indicible, parce que ceux qu'il avait désignés avaient survécu? Ai-je pensé à l'inconscience de ma grand-mère qui sortit en l'affichant, jusqu'à l'ultime limite de sa sécurité?

Récemment, je l'ai remis à ma fille pour une demi-journée, pour le faire circuler en cours d'Histoire, bien avant la lamentable sortie de notre leader boursoufflé.
Je sais que j'ai pensé ce jour là, au poids que l'enfance terrifiée de ma mère pesait sur sa vieillesse intranquille et paranoïaque. A hauteur d'enfant, si l'on veut votre mort avec tant de détermination, c'est qu'il y a en vous, quelque chose d'infiniment menaçant. Et vous ne pouvez savoir ce que c'est, puisque ne vous ne ressentez que votre propre faiblesse, votre propre besoin d'attachement. Il doit y avoir en vous un pouvoir CACHÉ d'une extrême puissance pour que votre existence, si frêle soit-elle, menace le Troisième Reich.
Est-ce à cela que ma mère doit de ne plus pouvoir vivre sans ennemi?


Ma fille m'a dit le silence dans sa classe, qui n'avait rien d'un refus d'entendre, le respect ému. Ces jeunes là ont quinze ans, et dans ce pays de mer où nombre de famille ont connus des deuils sans corps, pas un ne se serait risqué à un sarcasme. Qu'ont-ils saisi de l'entreprise délibérée qu'il y avait derrière ce morceau de tissu? Je n'en sais rien, mais je sais qu'ils furent sobres et dignes.
Elle m'a rendu l'étoile jaune, qui a rejoint le tiroir où elle continue d'être là.
Objet qu'on ne peut ni jeter, ni garder,ni exposer ni cacher, question qu'on ne peut ni résumer, ni esquiver.



(pour des raisons que vous comprendrez, cette photo n'est pas empruntable)

29 commentaires:

gothic inside a dit…

Comme toujours, ton texte me va droit au coeur ...

samantdi a dit…

Oui, droit au coeur, c'est aussi l'expression qui me vient...

la Mère Castor a dit…

droit au cœur, tout pareil.

l'âne Onyme a dit…

Silence
Un cri au fond de mon cœur :
L'étoile jaune est celle de l'humanité, symbole du pire et du meilleur

ada a dit…

Ton texte est poignant et votre rapport à ce bout de tissu m'interpelle. Merci de l'avoir écrit de l'avoir partagé.
J'ai vécu il y a quelques jours une expérience qui a assez traumatisé la prof que je suis. Jusqu'ici j'avais toujours pensé avoir réussi à faire réfléchir mes élèves lorsque nous abordions la question du génocide en histoire. Pour la première fois, vendredi des élèves de l'une de mes classes (celle que j'ai en dépit du bon sens, mais conformément à de belles logiques comptables, une seule heure par semaine, le vendredi en dernière heure de l'après-midi) ont manifesté une hostilité et une bêtise incommensurable, blessante (ils se sont laissés emporter par l'un d'entre eux. C'était vendredi dernier. Deux jours je crois après les déclarations de l'autre nabot. Je ne sais pas si cela un lien. Nous avions pourtant commencé ce chapitre bien avant toute les dernières gesticulations. J'ai eu du mal à digérer, j'y ai pensé tout le week-end et l'ai ressenti cette fois comme un échec personnel. L'élève a été exclu trois jours. Cela ne me console pas une minute.

Tassili a dit…

Oh... en plein coeur.
Garder, transmettre pour ne pas oublier, jamais.

Oxygène a dit…

De mon coeur à mes yeux, il n'y a qu'une larme.

meerkat a dit…

Je t'embrasse, vraiment et fort, de par-delà l'écran. Personne chez moi n'a porté l'étoile jaune, mais elle est là, au fond de moi. Et elle parle et parlera. Toujours.

Fauvette a dit…

Ton billet m'émeut. Merci.

Tippie a dit…

Je frissonne de te lire.
Et je ne sais quoi dire.
Je me tais.
Respect.

Valérie de Haute Savoie a dit…

Cette étoile est bouleversante, elle me met les larmes aux yeux, tant de douleur en elle.

Yves a dit…

Avec la communauté de lecteurs et lectrices, oui, c'est d'abord le silence.
Puis le sang va à nouveau affluer, la conversation reprendre des couleurs. Un cri de goéland, un courant d'air, une photo en une d'un journal laissé sur un coin de table, des nouvelles d'une autre qui l'a bien connue...
Juste un peu plus affirmées nos convictions. Juste un peu plus ferme, notre empathie pour celles ou ceux sur qui pèse encore le souvenir.

Marianne a dit…

Beaux mots Anita , comme toujours, pour un petit bout de tissu , une étoile , un moment tragique et fraternel en même temps puisque des non- juifs la portèrent en signe de solidarité.
"Question qu'on ne peut ni résumer, ni esquiver" l'exclusion de trois jours était- elle la meilleure solution pour l'élève d'ADA ?

Traou a dit…

L'année dernière, au Musée Juif de Berlin, extraordinaire et foisonnant, j'ai eu le coeur et l'âme chavirés par un méchant rouleau de tissu jaune où se découpaient encore les formes étoilées de quelques morceaux qui en avaient été cousus sur la poitrine d'êtres humains de 6 ans ou plus...
D'un seul coup, honte et larmes, devant ce tissu si léger plus lourd que tous les mots.

phylea7 a dit…

Bien difficile de reprendre de banales activités après cette lecture. Merci pour ces mots bouleversants, qui me ramènent droit vers l'essentiel.

ada a dit…

Marianne, c'est une exlusion un peu particulière "dans les murs" que le Proviseur et moi-même avons décidé pour cet élève. Parce que nous ne pouvions pas laisser passer, et parce qu'avec cet élève-là, à ce moment de son parcours personnel, le dialogue était impossible.
Notre but était de profiter de ces jours d'exclusion pour le faire réfléchir à ses propos. J'ai préparé pour lui tout un parcours de recherches et de questions qui j'espère le feront bouger dans ses représentations. Ca m'a demandé un temps fou, mais j'en avais besoin pour ne pas avoir l'impression de le consolider dans sa haine. Vendredi prochain, il devra venir présenter le résultat de ses recherches devant l'ensemble de la classe. Pour le moment il est d'accord pour la recherche mais pas pour l'exposé. Pour tout dire, je ne sais pas ce qui va se passer. Mon but n'est pas de museler sa bêtise, mais de le faire réfléchir lui et ses camarades. Je vais bien voir si j'y parviens. Désolée Anita de ce bavardage sur une note qui demandait avant tout le silence.

Kloelle a dit…

C'est un texte juste. Merci.

Lise a dit…

Je revois comme si c'était hier la grand-mère d'une copine de collège, nous racontant ce qu'elle avait vécu. Je revois l'étoile jaune qu'elle nous avait apportée, j'entends ce silence si particulier de communion fraternelle par-delà les générations, devant l'horreur vécue.
Merci Anita.

anita a dit…

Brièvement, pour Ada, ne t'excuse surtout pas! Ce post vit mieux de l'échange que du silence.

A tous : merci. Votre sollicitude sensible est l'un des bonheurs de ces rencontres sur la toile. Je vois bien que quelque chose s'est ouvert , à été mis au jour et que j'ignorai que ce fût encore aussi vivace. Je pense que j'y reviendrai, parce que, bien entendu, j'ai échoué à dire le plus important. Ou pas.

Moukmouk a dit…

Ouf!!! je suis en retard, mais il faut quand même dire merci pour ce texte.

Je me demande si à la place de ta fille, je n'aurais pas demandé de la porter pour une journée... Pour dire non très fort.

abs a dit…

je t'embrasse

Accent Grave a dit…

Très beau texte.

Accent Grave

Anonyme a dit…

Magnifique. Toujours. Même si douleur. Merci Anita...

Chroniques b.

REGOR a dit…

Bonjour Anita,

Très émouvant ton billet.
Je suis allé en 2005 à Struthof en Alsace. J'y ai senti planer ces âmes surtout près du bâtiment laboratoire qui a servi à développer la méthode des chambres à gas.
Comment des humains peuvent en venir à ca ?

ANNICK GAUVREAU a dit…

Touchée

anita a dit…

Encore une fois, merci à tous. Je suis dans l'incapacité de répondre un par un à vos commentaires, mais tout ceci, le comment, l'envie d'envoyer un signe, les souvenirs affleurant, tout ceci est précieux.

celle qui va a dit…

Je suis bouleversée. Oui ce morceau de tissu, aujourd'hui, fait partie de l'histoire. Difficile de penser qu'il fut l'objet qui identifiait votre grand maman. Après cette lecture si touchante, je ne verrai plus jamais le jaune de la même façon.

Allie a dit…

Un texte qui m'a énormément touchée...

Zed Blog a dit…

Très beau texte, oui... Le message ne doit jamais se laisser oublier, de même que tout ce qu'il a d'universel.

Merci,

Zed