25.2.08

Faire avec.


A considérer d'un peu plus loin la catastrophe, celle là ou une autre, il y a deux écueils, l'un comme l'autre mortifères. Le premier, c'est le révisionnisme, qu'il prenne la forme d'un déni ou celle d'une froide rationalisation visant à évacuer l'insupportable tension du vivre amputé.
L'autre écueil, qui est un danger rampant comme une pointe d'iceberg, qui déchirera ailleurs et plus tard, c'est la rente du malheur. Une forme asphyxiante de prise de bénéfice, qui vous dispense momentanément de toute autre forme de négociation avec le réel.
Comment énoncer sans falsifier?
Comment, dans le choix des mots, laisser toute sa place à ce qui a été perdu, sans que cette place vacante soit un trou noir? Ou, pire (à mes yeux!), l inépuisable source d'une plainte qui finirait par se savourer elle-même?
Comment laisser les brèches fermenter selon le déroulement de leur histoire naturelle, sans les suturer de force, sans les aviver perpétuellement?

Je ne suis pas sûre d'y arriver à la mesure de ce que j'en espère. Je vois bien juste en l'écrivant, comment cette question toute personnelle, est aussi l'un des ressorts de ma vie professionnelle. Comment l'énoncé attentif, respectueux, de ce qui trouble, de la perte, du déficit, du deuil, du viol ancien, est ce qui permet aussi, fondamentalement, de parler d'autre chose. Ce n'est jamais, ni linéaire, ni fini. Il y a des accrocs, des retours en arrière, des imbrications. Des apitoiements, des points de butées, des explosions de colère, des vertiges devant ce qui reste à parcourir.
Mais quand quelque chose travaille pour faire de nous, chaque jour un peu plus le porteur de cicatrices et chaque jour un peu moins la victime, alors nous avons une chance, comme le chantait si bien Ferré, que notre "(...) Passé nous laisse passer".

C'est la Justice qu'il faut statufier, pas La Victime. Immobiliser cette dernière dans un statut indéboulonnable- Messieurs et Mesdames les Victimes sont priés de rester à disposition de la Justice- c'est les condamner, eux aussi, à une peine sans fin.




(je voulais faire réponse à vos commentaires de mon post du 19/02, et puis c'est devenu cela. Et hop! une démonstration par l'exemple de ce que donne la fermentation spontanée! Je laisse donc en place tel que. mais vous aurez compris à quel point vos réactions pleines de chaleur m'auront touchée, puisque je vous livre, ici, probablement l'un de mes principaux piliers. Je vous embrasse)

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Ada (http://ilederacinee.canalblog.com) wrote:

Que continue la vie.
Merci pour cette réponse pleine d'espoir. Elle me fait penser à ce film magnifique de bonne volonté (rien de péjoratif là-dedans) que j'ai vu dernièrement "Tu marcheras sur l'eau".
(Et on dit mesdames et messieus rentrez chez vous construire le futur ? heu c'est où chez nous ? )

Pour ceux que le devenir de mon élève xénophobe intéresse, il va finalement passer en conseil de discipline car deux jours plus tard il a menacé un autre prof de lui coller une droite.
Et il n'a pas même pas accompli le cheminement que j'avais préparé pour lui. Je suis navrée de me dire que parfois on ne peut rien. J'espère qu'il croisera des gens qui sauront lui parler mieux que nous. Comme tu l'écris, parfois il y a de accros, des retours en arrière...

samantdi a dit…

C'est cela, tout "juste", la voie étroite sur laquelle nous sommes nombreux à essayer de nous tenir. Mais comme c'est long de laisser le plein remplir le vide, parfois une vie n'y suffit pas, il faut plusieurs générations (comme ces dettes que l'on lègue à ses enfants).

Et je lis aussi les mots d'Ada : qu'elle est difficile, la bataille d'aujourd'hui, grosse de toutes ces dettes anciennes, dont certaines jamais n'ont été épurées. Comment cicatriser les plaies infectées ?

"Il n'a pas accompli le cheminement que j'avais préparé pour lui" : j'espère qu'il trouvera son chemin, puisqu'il ne peut suivre les balises, espérons qu'il ne se perdra pas dans les ronciers. Son égarement est un danger pour lui comme pour nous.

Je vous embrasse

Yves a dit…

J'ai, à te lire, l'image d'une miche de pain dont la saveur est indissociable de centaines de petites bulles - de vide - laissées par la fermentation.
Faut-il combler ces vides ou organiser sa vie sur tout le maillage qui les limite ?

Agaagla a dit…

ce que tu dis sur les victimes et la justice m'aide beaucoup à saisir les choses. Merci de me clarifier les idées !