1.2.08

1983-Visa de tourisme

Je me souviens de N'djamena. Je me souviens d'avoir aimé ce nom avant même d'y être arrivée. Je me souviens de la traversée du fleuve Chari, des hippopotames immobiles, et des petits jardins sur les berges.
Je me souviens d'une ville assoupie et pourtant aux aguets, en cette année 83, l'une des innombrables années houleuses du Tchad. L'harmattan avait soufflé, et ce vent ocre feutrait les rues de sables. Des camions, très hauts sur roues, passaient avec un roulement étouffé, et sur leur plateaux, les militaires tchadiens dans leur ample vêtement-était-ce des boubous?-avaient l'air d'une armée de terre cuite.
Une nuit, notre voiture s'étant égarée trop près de la résidence présidentielle, nous fûmes arrêtés par de très jeunes gardes, ivres tout autant de haschich que de peur. J'ai vu l'oeil de la mitraillette, et comme souvent, quand je suis aux prises avec une émotion tranchante, je fus très calme, très blonde et très jeune fille de bonne famille. Cela laissa à mon compagnon le temps de sortir une carte de presse, et, en ces temps de déploiements de forces française, ce papier barré de tricolore apaisa tout le monde.
Parce que je fus peut-être la seule à entrer ce mois-là avec un visa de tourisme, je me pris facilement pour une héroïne, et je marchais la tête haute et l'oeil profond. Mais les seuls bruits de tirs que j'entendis vinrent du cinéma en plein air. A l'oreille, le James Bond en question tira ce jour là l'équivalent du budget cartouches de tous les militaires présents. Les sentinelles à l'entrée ne bronchèrent pas.
Je me souviens de la beauté du ciel, et de celle des petits vendeurs d'essence de contrebande, qui veillaient sur leur étals de bouteilles de toutes couleurs et de toutes contenance. Le soleil passait au travers et faisait flamber les verts, les bronzes et les jaunes byzantins. Les moteurs flambaient aussi très bien, d'ailleurs.

Je me souviens avoir profondément, viscéralement aimé cette ville en partie détruite et m'être promis d'y retourner. Je l'ai quittée à l'aube dans un Transall vide qui, avant d'aller chercher du matériel au Cameroun, s'offrit-m'offrit?- une reconnaissance à basse altitude au dessus de la savane, au dessus des girafes et des éléphants.

Bien entendu, je n'y suis jamais retournée. Curieusement, l'épopée des zozos de Zoé au Tchad n'a pas vraiment réveillé ma mémoire. Mais il aura suffi que je lise ces jours-ci, l'expression "rebelles tchadiens" pour retrouver le gout de la Gala sur ma langue. Douceur et amertume.

6 commentaires:

Yves a dit…

Bière locale ou bière belge ?

anita a dit…

A l'époque, c'était ,avec le coton, la seule industrie locale qui restait debout.

Fauvette a dit…

Eh bien aujourd'hui à N'Djamena cela chauffe !
J'aime ton billet.

Tippie a dit…

Bonjour 'voisine' !
Un jour de retard... Je suis impardonnable ! Tu en parlais sur mon blog, c'était hier "l'anniversaire" du tien. Alors, joyeux blogie-anniversaire et encore tout plein d'années a ne pas pêcher les baleines !

Tout comme toi, je viens bien souvent te lire mais c'est vrai que je ne prends pas toujours le temps de laisser un commentaire. A vrai dire, devant la splendeur de tes photos et tes écrits souvent très émouvants, je reste muette... Les mots me manquent.

Des bises.

meerkat a dit…

La beauté des ciels d'Afrique, les bruns et les verts de la végétation et de la terre, le souffle chaud du vent, les bêtes assoupies ou bondissantes, tu me fais retrouver tout cela. Et cet amour viscéral qui m'y attache. Et la tristesse de voir ce pays toujours à feu et à sang quelque part.
Un jour j'y retournerai, que je me dis.

anita a dit…

@ tippie: je suis nulle en bougie d'anniversaire. j'avais envie de faire un post dessus, puis la flemme.
@Meerkat : Quelle tristesse, hein... Mais il y a vingt ans, sans bien comprendre qui était le rebelle de qui, je pouvais encore avoir l'espoir que le pays ne faisait que se chercher, qu'il se trouverait. Maintenant...Oui, il y en a toujours, mais quand je vois comment notre propre pays, avec tous ses équipements institutionnels me donne le sentiment d'être au mains d'une camorra, que peuvent les pays émergents contre la corruption?