4.2.10

Quelqu'un.

Elle n'est guère jolie, la petite M. Un peu trop ronde, le nez toujours plein et l'œil à dreuze. Cette morve qui lui coule toujours un peu du museau lui obstrue régulièrement les oreilles, elle entend mal et avale les sons. Autour de cette bouche toujours entrouverte, la peau trop blanche, trop fine, rougit et se fendille.
Elle a une maman très jeune et très jolie, une petite brune fine et nette, un peu désemparée devant ce brouillon d'elle-même, pas rejetante, non, mais désappointée, impatiente d'entendre qu'il faudrait retourner voir l'ORL, et puis l'ophtalmo, oui, oui, et puis...
Routine, train-train un peu apitoyé. On se surveille quand même, dans la profession la condescendance menace toujours un peu.

D'où vient alors, comme un jusant discret, ce sentiment qu'il y a quelque chose d'inhabituel? Je regarde la petite fille de 6 ans qui dessine, s'active, intervient parfois de quelques mots dans la discussion entre les adultes.

Je découvrirai plus tard que je ne suis pas la seule à avoir ce sentiment et à m'en étonner, en parlant avec les adultes de l'école. Au nom de M. les visages s'ouvrent, les yeux deviennent plus animés, le ton plus personnel.
Au milieu de ses difficultés, modestes, mais si souvent stigmatisantes pour qui les porte, M. rend heureux les adultes qui s'occupent d'elle.
on dit : " Ah, M!..."
Et cela tient à un charme aussi insidieux qu'imparable. Une façon peut être de témoigner qu'elle vous comprend, vous situe, et pour tout dire, vous accueille. Une façon entière et douce de dire oui, ou non, ou je ne sais pas, de sourire ou de froncer les sourcils quand elle réfléchit.
Une attention dans les gestes qui contraste de façon singulière avec la parole enchevêtrée et l'aspect un peu stupide qu'ont toujours les enfants qui salivent trop.
M. sonne juste, dans tout ce qu'elle fait.
Tout ce qu'elle a fait durant l'entretien a porté la marque la pertinence, de la mesure et de la grâce.

Elle est dans ma tête depuis trois jours et je crois n'avoir pas encore réussi à dire ma surprise et le plaisir que j'ai à penser à cette enfant que je ne reverrai sans doute pas avant des mois.
Il y a trois jours, j'ai rencontré quelqu'un.

7 commentaires:

kyste a dit…

J'aime bien les lieux communs:
"l'habit ne fait pas le moine,la frimousse ne fait pas l'enfant"

BC a dit…

Quelqu' un avec l' oeil à dreuze........ben dis-donc tu crois que tout an dud comprenne tout çà ?

anita a dit…

@BC : bah... ça fait chercher les curieux.
et puis, c'est quand même moins dur que les tableaux de la Boite à Images!

JEA a dit…

Quelqu'un en rien quelconque...

Miss Glu a dit…

Emue, merci...

Cactus qui mord les taux puis les puces a dit…

roooo je flotte aussi !
merci JEA/JEA
de beaux bois j'ai bu !

Saravati a dit…

Joli exprimé ce sentiment de dissonance de cette enfant au milieu des adultes. Adulte avant l'âge, sans doute, déjà confrontée à la cruauté de la souffrance et de la différence, une enfant qui donne aux adultes qui s'en occupent un semblant d'utilité.
Un jour peut-être la chenille deviendra papillon ou intelligence supérieure avec cette façon si fine d'analyser le monde. Peut-être pas !

Cela me rappelle une collègue de classe qui prenait le bus avec moi, et on parlait de tout et de rien sur ces dix minutes que nous passions ensemble chaque jour. Elle était gentille, mais pas jolie du tout, cheveux roux-carotte, crépus, petits yeux de myope renfrognés derrière de grosses lunettes, millier d'éphélides (mais j'en avais aussi, donc indulgence!).
Quelques années plus tard, je l'ai revue et j'ai été émerveillée par son charme, sa beauté, elle avait enlevé sa vilaine monture et laissait nus ses magnifiques yeux verts en amande et qui lui donnaient un charme asiatique si ce n'est la couleur de ses cheveux qu'elle avait enfin réussi à apprivoiser.
C'est la première fois que je pense à elle, votre texte évocateur a réveillé ces souvenirs, merci à vous !