27.2.10

L'histoire du métier impossible qui n'est pas celui qu'on croit

"J'ai pas quatre bras...
-Mais pourquoi elle dit ça?
-Mais parce que c'est VRAI!"
In le graphique de Boscop, 1976


Trop près, trop loin. Dans l'emprise. A coté des besoins réels. Aveuglée par la nécessité de prendre soin. Etouffant désir de perfection.
Croirait-on pas que j'y parle du métier de mère?
Non, je parle ici de la fonction de médecin, du moins telle qu'elle y transparaît dans le livre d'Elisabeth Badinter.
J'y suis, à plus d'un titre, logée dans le camp des réactionnaires.
Je vais tâcher, dans les jours et les semaines, de voir ce que j'en accepte et ce que j'en réfute.
Je vais tâcher aussi de ne pas me contenter du livre seul, mais d'aller aussi à l'écho des questions qu'il soulève et qui indéniablement sont une des réussites de ce livre.
Pas loin, à mes yeux d'être la seule, mais de grande valeur.
Car enfin, dans le mortifère étouffoir du sarkozisme, dans la régression généralisée à laquelle on assiste, un vent frais venant d'un temps où il était séant de débattre du sexe, du partage des tâches et d'une réussite de la vie qui ne se résumait à la possession d'une Roulex, c'est fichtrement bon à prendre.
C'est donc avec un certain enthousiasme, encore que mâtiné d'un peu de défiance, que j'ai fini par acheter le livre : « Le conflit, la femme et la mère » de la sus-citée.
Là, il a failli plusieurs fois me tomber des mains. Là où certaines de mes blogocopines l'ont trouvé mesuré, porteur d'un message ouvrant au femmes le libre choix, je l'ai trouvé, moi, souvent partial, voire vindicatif quant au fond et faible sur plusieurs points d'argumentation.
La messe sur le libre choix est assez rapidement dite : les écolos, les neurobiologistes, les allaitantes et les médecins y sont, en toute lettres, répertoriés sous la bannière de la Sainte Alliance des Réactionnaires.
L'ouvrage, qui de façon assez juste, pointe l'ambivalence des femmes vis à vis de la maternité, est lui même aux prises avec des tensions contradictoires, dont je ne suis pas sûre qu'elles soient toutes voulues. Il lui faut pointer l'aliénation des femmes sans les traiter ouvertement de gourdes. Exalter leur libre capacité à choisir tout en dénonçant les facteurs qui biaisent ce choix.
Cela donne un ton bancal qui tenterait de démontrer qu'une femme qui choisit de ne pas avoir d'enfant, ou de ne pas allaiter le ferait par résistance, librement, et que celles qui feraient les choix inverses le feraient par culpabilité.
Selon les chapitres, on trouvera, à la page 189 : « une récente étude australienne montre à quel point les discours sur la maternité peuvent peser sur les femmes dans leurs choix maternels » et à la page 193: « La décision de n'avoir pas d'enfant, ou la non décision d'en avoir un relève du privé et de l'intime. La plupart du temps, c'est le résultat d'un dialogue secret entre soi et soi, qui n' a que faire de la propagande. »

Elle n'est donc pas sûre que la propagande opère. Par contre, elle affirme qu'il y en a et que parmi les hérauts, il y a tous ceux qui tentent de comprendre les liens biologiques entre les mères et les enfants. Pardon, tous ceux qui déjà, pensent qu'il y en a sont déjà suspects d'être les sous-marins de l'opération "les mères à la maison".
Sur un plan stylistique, à peu près tous les postulats de l'Académie de Médecine sont, sinon mis au conditionnel, du moins présentés avec ironie. Sur l'allaitement, cela a été abondamment commenté ailleurs.
Mais elle vise aussi la position des médecins sur l'alcool et le tabac durant la grossesse. Pour le coup, elle le fait presque incidemment. Je n'ai pas réussi à déterminer si elle considérait réellement comme un progrès de la cause des femmes de pouvoir fumer et boire pendant la gestation ou si elle se servait simplement de points sensibles pour pouvoir disqualifier l'ensemble du discours de ces médecins si culpabilisants.
Je me félicite qu'elle ne soit pas allée jusqu'à l'ectasy-si-je-veux et m'étonne un peu qu'il ne soit pas fait mention du diktat, pour moi le plus sujet à caution qui est la prise de poids pendant la grossesse. Pour le coup, voilà un impératif bien plus lié à l'image du corps qu'à la santé, curieusement absent de la démonstration.
Il est vrai que depuis « l'art d' accommoder les bébés », une certaine prudence est de mise dans les conseils que l'on peut donner. Et qu'il est bon, pour le médecin, de se demander, dans ce qu'il énonce, quel est l'élément le plus vraisemblablement parti pour être proclamé ânerie du siècle dans 50 ans.
Mais ce qui progresse, à coté de la pédiatrie, c'est la Santé Publique, les conférences de consensus, l'Evidence Based Medecine.
Nous en savons un peu plus sur nos incertitudes.

Et je m'étonne que quelqu'un qui fasse profession de philosophe et de psychanalyste se montre si peu... disons le mot, si peu adulte dans sa façon d'appréhender le rôle de la médecine.
Elle oscille entre la réfutation pure et simple, la disqualification caricaturale et le procès en culpabilisation. Au fond, le médecin ne trouve grâce à ses yeux, que quand il s'agit de dénoncer une plus grande obscurantiste encore, qui est la mère écolo qui ne croit pas à la pharmacopée industrielle. En dehors de cela, ils ont tout faux, qu'ils s'inquiètent des effets des pesticides sur la fertilité, qu'ils parlent d'allaitement, qu'ils tentent de chercher les facteurs influant une grossesse.
Or voyez-vous, les médecins, comme les parents, ne sauraient être parfaits.
Qu'attend-on d'un médecin suffisamment bon?
Que nous tâchions, inlassablement, au prix d'erreurs, de contradictions, de questions sans cesse réorientées, de déterminer les facteurs qui pèsent sur la liberté de chacun-car la maladie est avant tout, une perte de liberté, et de permettre à ceux qui le voudraient, de s'en affranchir.
Si nous conseillons, actuellement, à toute femme enceinte, de s'abstenir d'alcool pendant la grossesse, c'est parce que le syndrome alcoolo-foetal est une réalité et que nous sommes incapables, pour l'instant, de savoir où et comment il frappe. Elle n'en a jamais rencontré? Moi, si. Et je peux vous dire que c'est pas de la tarte.
Une partie de notre travail consiste à baliser le champ des risques. L'autre consiste à permettre à un individu de s'y situer. Si nous ne le faisons pas, qui le fera? Qu'on le veuille ou non, c'est notre rôle, notre partition. C'est pour dire ceci qu'on nous forme, qu'on nous paye, qu'on vient nous voir. Une grossesse sans alcool, sans tabac, sans toxiques, avec le moins possible de médicaments, bien entendu que c'est mieux.
Et en tout état de cause, pour l'instant, c'est bien plus prouvé, avec bien plus d'études, que l'impact de l'allaitement sur le travail des femmes.
Madame Badinter attend-elle de nous que nous nous arrêtions à l'état actuel de nos connaissances? Que nous cessions de chercher? Que nous taisions ce qui risque de désespérer aussi bien Billancourt que Neuilly?
Il y a de mauvaises façons de dire des choses désagréables à entendre, mais il n'y en a pas de bonnes.
Elle vit les préconisations récentes sur le tabac et l'alcool comme un retour de vent mauvais-mais songe-t-elle que leur consommation de masse chez la femme est extrêmement récente? Peut-elle imaginer que l'impact de santé soit différent lorsqu'on passe de 10 à 30% de fumeuses en quarante ans?
Si j'en crois sa date de naissance, elle a probablement fait ses enfants à l'aube des années 70. Qu'en ces temps-là, nul ne soit préoccupé du temps nécessaire pour dégrader une couche-culotte, ni ne se soit posé la question de la différence de poids des nourrissons nés de mère fumeuse, que la courbe des obésités n'ait pas encore explosé au nez des pédiatres, ni les diabètes juvéniles, je le conçois parfaitement.

Et je conçois également qu'on puisse avoir la nostalgie d'un temps où les plus en avance pouvaient jouir sans entrave. « Comme sont loin les années 70 où l'on pouvait vivre sa grossesse avec insouciance et légèreté! » écrit-elle.
Et je la comprends bien. C'est tellement plus facile, parfois, de ne pas savoir.
Mais il faut faire attention à la nostalgie. Elle a vite fait de vous pousser à vouloir immobiliser le temps, les connaissances, les mises en perspective.
Bref, elle a vite fait, sous couvert de vous rendre un paradis perdu, de vous rendre réactionnaire.

10 commentaires:

JEA a dit…

- "la maladie est avant tout, une perte de liberté..."

peut-être est-ce mon âge mais que de médecins rencontrés au gré des hospitalisations et autres opérations qui ressemblaient terriblement à des gourous en ce sens que "votre perte de liberté pour cause de maladie", ces médecins la prolongeaient par une perte de liberté devant leur toute puissance quasi magique, alors que vous vous retrouviez infantilisé, pieds et poings liés, patient-objet (particulièrement si votre maladie est officiellement déclarée "rare")

certes ce constat partial et bâclé n'est exprimé que par contraste avec l'humanisme qui empreint votre blog, billet après billet

kyste a dit…

Le rôle du médecin est celui de donner des conseils pour la santé de son patient. Il passe par la prescription de régime, de conseils hygiéno diététique et eventuellement de médicaments, voir de techniques plus invasives, dont je suis malheureusement un prescripteur. Nous accumulons de la connaissance pour tenter de la transmettre à nos patients d'une façon adaptée à eux. Dire à un patient atteint d'une maladie grave de ne pas consommer d'alcool, de ne pas fumer et de ne pas faire n'importe quoi avec les médicaments est un conseil de bon sens (très conservateur le bon sens).
Les patients font ce qu'il veulent de mes conseils. J'espère qu'ils les suivent, j'essaye de convaincre quand je suis convaincu du bien fondé de ma position.
Ce n'est pas un métier impossible, il est difficile. Il faut juste accepter un moment que l patient sait ce qui est le meilleur pour lui même si ce n'est pas notre idéal.
J'ai appris à accepter les grossesses des insuffisantes rénales et à les suivre, sans juger, juste en les aidant, alors que c'est une vraie angoisse pour moi, très personnelle pour le coup.
La médecine est un métier plus difficile plus dur que ce que beaucoup de gens croient. Les attaques me laissent maintenant assez froids car elles sont d'une banalité affligeante.
Juste pour faire comprendre à quel point ça peut être dur: http://kystes.blog.lemonde.fr/2008/11/01/la-medecine-nest-pas-un-metier-comme-les-autres/

Catherine a dit…

ON vivait peut être notre grossesse de façon plus insouciante mais, rétrospectivement, je me dis que j'ai eu beaucoup de chance que tout se passe bien. Celles qui ont eu moins de chance auraient certainement préféré l'être moins et bénéficier des progrès faits aujourd'hui.
Quant à me poser la question de savoir si je voulais des enfants ou pas elle ne m'est jamais venue à l'esprit, pour moi c'était une évidence. Qu'aurais-je fait si ça n'avait pas été possible ? Là encore j'ai eu la chance de ne pas être confrontée à ce problème.

Valérie de Haute Savoie a dit…

Je suis étonnée que E.B. ait pu mettre en doute les effets désastreux de l'alcool sur un fœtus. Quid de l'interdiction de l'alcool au volant qui est aussi une grande perte de liberté pour tous les conducteurs hommes et femmes ?

BC a dit…

Tu ne pouvais mieux tomber, la région est idéale pour étudier les méfaits de l' alcool sur la descendance.....
tiens, je te donne là un sujet d' écriture, je pense que tu es bien placée pour avoir une idée là-dessus . Et çà m' intéresserait beaucoup ........

samantdi a dit…

E. Badinter ne remet pas en cause les effets désastreux de l'alcool sur un foetus, il faut quand même garder le sens des proportions ! Avoir une mère alcoolique est néfaste, certes, mais est-ce que pour autant il faut se priver de la moindre coupe de champagne ou du moindre demi de bière sous prétexte qu'on est enceinte ? E. Badinter souligne le fait qu'être enceinte, de nos jours, est un sacerdoce "la femme s'efface devant la mère", le message ambiant est que pour être une bonne mère, il faut respecter des règles scrupuleuses, sinon on vous regarde comme une écervelée.

Et je trouve qu'elle a raison, c'est bien dans l'air du temps, et il n'est pas inutile de se poser des questions sur cette façon de voir les choses. Vaut-il mieux boire un coup et fumer une cigarette lors de sa grossesse en toute simplicité et sans se prendre la tête ou passer son temps à se demander si on est un parfait réceptacle pour un enfant pas encore né?

Il existe des mères qui boivent, mais aussi des mères séropositives, des mères sourdes, aveugles... va-t-il falloir passer des tests de "pureté" pour avoir son certificat de "bonne mère". Ensuite, il ne nous restera plus qu'à faire un petit Jésus.

anita a dit…

@JEA : je suis toujours navrée d'entendre la brutalité de votre expérience. Le problème de l'humanisme en médecine, c'est qu'il est souvent difficile de le faire tenir en très peu de temps. je suis un médecin de luxe, payée pareil, à 10 ou 30 patients. Et je choisis de consacrer minimum 40mn à chacun...

@Kyste : il y a, dans votre blog, des pages déchirantes... Et le long comagnonnage avec vos patients remplace sans doute la longueur de mes consultations. Oui, les patients font ce qu'ils veulent de ce que nous disons. Et nous devons choisir ce que nous disons, le moment, l'opportunité, la nécessité ou pas. Et même nos silences communiquent.

@Catherine: cest toute la question. c'est mieux sans savoir ou pas?
@Valérie: Elle ne le remet pas clairement en cause. Elle le minore certainement parce que son propos est de dénoncer les réactionnaires et que pour elle les médecins en font partie.
Je ne pense pas qu'elle ait tort partout. je pense qu'elle s'est largement plantée et sur les cibles et sur les moyens employés pour les atteindre.

anita a dit…

@Samantdi : Nous sommes en désaccord sur ce point. E. Badinter ne remet pas en cause explicitement les préconisations des médecins sur l'alcool, pas plus que la Leche League n'écrit en toutes lettres que les femmes doivent s'arrêter de vivre.
Mais tout son essai portant sur le sentiment de régression induit par les discours autour de la maternité, il est frappant de constater qu'elle ne considère jamais comme un progrès ce que nous avons acquis en matière de connaissance de la grossesse d'une part, des premiers mois d'autre part.

Je n'ai pas voulu faire de grandes citations, considérant que cela alourdit le texte.
Le chapitre sur l'alcool se trouve à "Maternité et ascétisme". Elle détail longuement les effets décrits par l'INPES, sans jamais indiquer que la précaution en la matière puisse être bénéfique, finalement à peu de frais. Elle termine ce chapitre sur un passage de livre d'Eliette Abecassis "Finis les fous rires, les grandes envolées () l'impératif catégorique s'abattit sur moi, aussi tranchant qu'un couperet. J'étais responsable d'un autre que moi"
Ajoutant : "ce texte résonne comme le glas des plaisirs, de la liberté et de l'insouciance propres au statut de non-mère."
Fermez le ban.
Tu m'accorderas qu'il y a quelque mauvaise foi à prétendre qu'une interruption de quelques mois est un glas définitif. Ce n'est d'ailleurs pas la seule occurrence où la question de la gestation est utilisée en lieu et place de la maternité, parce que plus favorable à son argumentation.
Visiblement, pour elle, le danger est plus du coté du médecin que du syndrôme alcoolo-fœtal.

Par ailleurs, je répète ce que j'ai dit dans le post: pourquoi, s'il ont voulait donner un peu d'air aux femmes, ne pas avoir choisi le diktat sur le poids plutôt que les recommandations sur l'alcool?

Je suis également en désaccord avec l'emploi de l'image des mères séro-positives, aveugles ou sourdes qui laisse traîner une vague accusation d'eugénisme. Etre séropositif est un état pour la vie. Dès le départ, les médecins ont accompagné le choix de vie de leurs patientes, même avec le sentiment du risque, en croisant les doigts. Tu peux te référer aussi au blog de Kyste pour comprendre ce que vit un médecin (digne de ce nom, hein!) qui accompagne une grossesse qui peut tourner au drame.
Et une femme alcoolique méritera toute notre attention, tous nos efforts.
(Te dire, on accompagne même celles qui sont alcooliques et encartées à l'UMP)
Qu'est ce que cela a à voir avec la marge de manœuvre dont dispose une femme libre de toute dépendance? De quelqu'un qui aura tout le reste de sa vie pour déguster sa bière ou son muscadet en bloguant avec les coupines?
Les mères font ce qu'elles veulent. Pas les médecins. Et encore une fois, moi aussi, parfois, je trouverais plus confortable de ne pas savoir. Mais je peux pas faire comme si.
Alors oui, je continuerai à dire que non vaut mieux pas. Et puis que si c'est fait, c'est fait et basta! Cela regarde l'estimation personnelle du risque.
Mais le risque ne saurait être estimé en se voilant la face.

Pour répondre à ta question, en l'absence de plus informée, il vaut mieux fumer son clope que boire un coup. Je vais tâcher, puisque BC me le demande, d'expliquer brièvement pourquoi dans un post.

Et ne crains pas de renvoyer des arguments, hein! Comme je l'ai dit, la discussion soulevée me réjouit et j'ai une veille tradition talmudique inemployée! Je t'embrasse.

cultive ton jardin a dit…

« Comme sont loin les années 70 où l'on pouvait vivre sa grossesse avec insouciance et légèreté! »

Aout 1972: j'attends le bus pour aller à ma visite du 8ème mois. J'achète le journal. Un titre sur 5 colonnes me frappe au visage: des nourrissons viennent de mourir à cause du talc Morhange...

L'hexachlorophène qu'il contenait (surdosé, mais bon...) était déjà interdit aux USA, mais en France, on continuait à écouler les stocks, et même à en faire la pub pour le dentifrice Signal et le savon Rexona.

cultive ton jardin a dit…

Mes deux filles fumaient avant leur grossesse. L'une a "profité" de l'occasion pour arrêter totalement et tient toujours.

L'autre n'a pas pu, et a été superbement soutenue par une professionnelle qui l'a aidée à fumer moins, à choisir ses moments par rapport à l'allaitement qu'elle souhaitait poursuivre le plus longtemps possible.

Aucune culpabilisation, j'en suis restée très admirative. Sans doute avait-elle bien choisi sa conseilleuse, mais en tout cas ça prouve que ça existe.