12.3.08

La carte postale n°22

Ceci est ma participation au jeu de la carte postale 22. Je vous ai déja parlé du caustique et talentueux Cartophile : c'est ICI!



Le Docteur Cenas n'avait jamais rêvé une quelconque célébrité. Homme affable et prudent, il éprouvait un réel plaisir à faire un travail d'artisan soigneux. Voir ses patients vieillir, enrayer des coqueluches, accoucher les robustes et peu sages blanchisseuses avec lesquelles il voisinait en rougissant parfois, suffisait à son bonheur. Pour peu que sa montre de gousset brillât au soleil, que le rôti fut tendre et le gamin de sa concierge un peu moins pâle que la veille, il était enclin à penser que sa place au monde était, sinon exceptionnelle, du moins fort satisfaisante.
Nanti de cette égalité d'âme, il supportait fort bien les banderilles plus confraternelles qu'amicales que lui envoyaient certains de ses ex-condisciples lors du banquet annuel de la Faculté de Médecine de Lyon. Il avait fait partie durant ses études d'une bande assez brillante, et au moins deux de ses compagnons étaient en passe de devenir des chefs de service réputés, tandis que trois autres s'étaient constitué une clientèle de ville fort aisée.
Ces retrouvailles annuelles étaient l'occasion de joutes qui restaient encore courtoises au bout de dix ans, et l'on y faisait assaut de diagnostics d'exception, de chansons ordinaires, d'anecdotes cocasses et de revenus des plus confortables. Evariste Cénas écoutait en souriant.
Il aurait pu se sentir exclu, mais malgré la modestie de sa clientèle et de ses honoraires, il était un bon médecin, meilleur même qu'il ne le croyait, patient et sûr. Il se méfiait des traits de génie, des improvisations virtuoses et des traitement téméraires. Les maladies rarissimes le laissaient aussi froid que le statut social des ses malades mais il ne s'avouait pas facilement battu
Aussi, quand Celestin Auber , ancien artiste de cirque au chômage vint le voir pour des douleurs thoraco- abdominales inexpliquées, il prit le temps d'un examen et d'un interrogatoire complet.
Tout y passa: les antécédents, les habitudes alimentaires, la fréquence des symptômes, leurs caractéristiques : la douleur était-elle en ceinture, en coup de poignard, comme une onde, en poinçon, localisée, irradiante, diminuait-elle penchée en avant, après le repas, en mangeant des champignons, par les nuits de pleine lune, avait-il des gaz, des renvois, était-il constipé, avait-il parfois le teint jaune, des selles grises?
Au bout d'une heure, le bon docteur Cénas n'y voyait goutte quant au diagnostic, mais il avait acquis une certitude : cet homme là ne lui disait pas tout. Il l'observa de plus près : Celestin était tendu, agité. Parfois, entre la question et la réponse, il y avait comme un temps de latence, comme si, ne voulant pas mentir, l'homme cherchait ses mots pour ne pas tout dire. Comme s'il suppliait silencieusement le médecin de comprendre sans qu'il ait besoin de lui dire.
Alors, Evariste, tenace, bienveillant, reprit l'interrogatoire. Et quand il réitéra ses questions sur la profession de son patient, sur ses habitudes, il eut ce dont il se méfiait le plus. Une illumination.
Qui le laissa tellement incrédule qu'il se leva d'un bond, et arpenta à grand pas son cabinet les mains derrière le dos, bougonnant. Pour la première fois de sa vie professionnelle, il était presque en colère.
Celestin, lui, était au bord des larmes, et c'était une chose extrêmement curieuse à voir chez cet homme à l'abord abrupt.
Et, quand finalement, le médecin se décida à poser l'incroyable question qui lui brûlait les lèvres, Celestin éclata en sanglots. Ce fut une libération, pour lui, comme pour le Docteur Cénas.
Au moins, maintenant, on savait où on en était.
Ce serait long, difficile, mais on y arriverait. Il aurait des rechutes. Il fallait un régime strict, peut-être aussi un changement de décor. De la famille à Besançon? Parfait. Mais qu'il revienne tous les deux mois en consultation, si c'était possible. Non, qu'il ne s'inquiète pas des frais, c'est le Docteur Cénas qui les prendrait en charge jusqu'à guérison.
Le médecin eut une brève pensée pour ses confrères et un sourire sardonique. Puis il serra fortement l'épaule de Célestin Auber
Oh oui, il y eut des rechutes. Comme toujours, elles ne furent annoncées que de manière détournée. Comme cette carte postale envoyée 8 jours avant la consultation.
Mais le temps passant, il était de plus en plus facile, la confiance établie, de débrider l'abcès:
« Ça a recommencé, hein?
Celestin baissait la tête
-oui..
-Qu'est-ce qui s'est passé?
Celestin dans un souffle...
- mon Oncle m'a emmené voir la fabrique...


-La fab...Oh nom d'un chien! la fabrique de montres? les petits tournevis? Hein, c'est ça?
Celestin pleurait.
-Oui... je voulais pas, mais c'est plus fort que moi. Je me suis dit, un tout petit, rien qu'une fois...Pour dire que j'étais quasiment guéri. Mais c'est terrible, après, je ne peux plus m'arrêter. Oh Docteur, ça va finir quand?

Le Docteur Cénas lui tapota la main.
-Allons, allons, ne vous découragez pas, vous allez y arriver. Je vous ai dit, il y aura des rechutes, mais il y en a de moins en moins. Vous faites des progrès fantastiques. Allez...
-Ah Docteur, heureusement que vous êtres là...Vous savez, j'ai mis amitié dans ma carte, je sais , j'aurais pas dû, mais ça m'est sorti comme ça..

-Oui, je sais. Moi aussi, je vous aime bien. Allez, vous allez vous en sortir. »

Le bon Docteur Cénas sortit sa montre de son gilet et tenta machinalement de capter un rayon de soleil dans le couvercle, pour masquer son émotion.
Il ne publierait pas ce cas clinique pour river leur clou à ses confrères. Il ne serait jamais célèbre. Pourtant, quel joli titre cela ferait dans la Nouvelle Revue Française de Gastro-Entérologie :
« Boulimie chez un avaleur de sabres, diagnostic, traitement, évolution, à propos d'un cas »...

16 commentaires:

planeth a dit…

j'adore! c'est doux et ironique comme j'aime.

Still a dit…

La bonhomie du docteur Cénas, et son rapport avec la médecine me chantent une musiquette connue ... et le lien complice qu'il tisse avec cet Auber gourmand et gourmet sont un régal .
Bizarrement aussi, je constate qu'il m'a fallu la nuit, après la relecture avant publication d'hier soir, pour abandonner vraiment les personnages tels que je me les étais progressivement représenté au travers de l'écriture depuis une semaine.
Un exercice vraiment roboratif!

Prax a dit…

C'est une campagne déguisée pour "manger 5 fruits et légumes par jour" et "ne pas abuser des petites douceurs" ?

Cerise a dit…

J'adore :) quel art consommé de la chute !!! Félicitations !!!

Vagant a dit…

Voilà une histoire amusante, et surtout très bien écrite. Je ne sais pas pourquoi ni comment, mais ça se sent quand c’est maîtrisé.

Tiphaine a dit…

Yououh ! ça fait du bien de lire une nouvelle comme la tienne !

sylvette a dit…

Trop bonne à lire, cette nouvelle !

myrtille a dit…

Et la boulimie de nouvelles savoureuses chez le lecteur compulsif, on n'en parle pas assez...

monsieurmonsieur a dit…

J'avais laissé un commentaire laudateur, mais on m'a censuré. On ne veut pas que je fasse des compliments sur ce blog apparemment. C'est scandaleux.

l'âne Onyme a dit…

Après toutes ces couleuvres, un sabre ou deux ça fait quand même du bien. Ma doué

anita a dit…

@Planeth: contente que ce soit digeste
@still : et même prophylactique!
@prax: des clous! (mais bienvenue, aussi.)
@Cerise: ah Cerise, attention aux chutes. (Et bienvenue, aussi et itou)
@Vagant : flattée (mode maitrisé)
Ouééééééééééééééééééh (mode moins maitrisé)
@tiphaine: c'est suikidi kiyé
@sylvette: reprenez-en une tranche... (pis bienvenue, hein)
@myrtille: tiens donc! d'ailleurs chère myrtille, je connaissais une bonne dealeuse melba, mais elle s'est faite rare...
@Monsieur Monsieur: faites une réclamation. Au bureau des coms perdus. En 18 exemplaires.
Et la bannière?

anita a dit…

@l'Ane, oui, le sabre, des fois ça fait moins mal.

Martin-Lothar a dit…

Ah si tous les médecins étaient comme ça, on avalerait moins de couleuvre hein ? Bises

Je Rêve a dit…

Ouaiiiis, encore de l'originalité, je n'ai même pas senti venir le truc... bravo !

Marianne a dit…

Quelle imagination et quel parcours pour tout lire . Je suis épuisée et admirative pour les liens que je ne sais toujours pas faire.
Il me semble que j'ai vu un début d'explication avec les chats chez ? . J'y retourne ....à bientôt

Yves a dit…

Cherché, hier après-midi, le petit tournevis pour resserrer le truc là près du bidule – l'âme en peine – du violon d'une petite fille. À l'école de musique.