8.9.07

Enfance et partage


Elle a la bouche longue, l'oeil creux, la mèche presque exaspérée autour de l'index. Va, je connais ce dos en point d'interrogation, je sais le pourquoi de cette semelle qui racle le plancher, ce mouvement de tête vers la fenêtre qui ne t'offre qu'une évasion insipide à tes yeux. Je sais tout cela pour l'avoir vécu, et je ne sais s'il faut me désoler de te voir encore si peu sensible aux parfums du jardin soulagé, ou s'il faut me satisfaire du résultat d'une éducation que je n'aurai pu autre.
Tu es en manque, ma fille. Et de cette bouche si précise qu'on la dirait dessinée par toi même, va tomber, en gong boudeur, la phrase lancinante de ma propre jeunesse.
"Mômaaaaaaaan, j'ai plus rien à lire".

LE CARTON EN F
Allons, il faut bien que je m'extirpe de ce fauteuil, et que je monte au grenier avec toi. Je ne dirai rien de ce que j'ai lancé dans ton corbillon, ce qui se passe entre toi et les livres sont ta propriété.
Mais de la rencontre de ton doux profil et du carton en F ne pouvait sortir que cet auteur là pour continuer cette série de posts.
Je ne sais pas si tu as l'âge de lire Francis Scott Fitzgerald sans que cela t'ennuie. Mais tout, en toi, a l'age et la nuageuse délicatesse de m'y faire penser.
J'aime Fitzgerald depuis mes quinze ans, comme un frère pour lequel je me serais fait du souci. Je l'aime comme on aime un funambule, en croisant les doigts, priant qu'une traduction maladroite, un vent plus cynique, ne le fasse basculer du côté du mièvre ou de l'obscur. Peu m'importe les scories inévitables, je veux juste que soit préservée l'originelle pitié pour notre vulnérabilité, qui perce sous les accents du jazz des année 20.
Je suppose que tout a été dit sur Fitzgerald et la jeunesse, sur l'adieu sans cesse réitéré, sur l'incantation destinée à éloigner un trop prévisible aboutissement . Toute vie, dit-il, est un processus de démolition. Mais plus je le relis, plus je suis frappée de voir le contraste entre le paradis perdu de l'adolescence, qu'il ne peut aborder qu'avec des sentiments véritablement empoisonnés de nostalgie, et ce qu'il dit au passage, presque par inadvertance, de l'enfance. Alors que la jeunesse amoureuse est omniprésente et le force à l'ascèse d'un détachement douloureux, l'enfance, qui est rarement l'objet central de ses nouvelles, est régulièrement présente, avec un infini naturel, un pragmatisme tendre.
Ainsi, l'une ses nouvelles débute au moment où l'héroïne pianote avant d'aller donner le sein, une ultime fois, à son bébé. Les quelques phrases qui esquissent ce sevrage comme un moment à la fois clé et non avenu- ce n'est pas de donner le sein qui est un évènement, mais de ne plus le donner- sont une mélodie discrète qui me poursuit encore.
J'aime Scott comme un frère, ai-je dit, un frère qui aurait beaucoup bu pour étancher la menace plus que la soif, et pourtant, plus je le relis, plus je vois se dessiner une figure inattendue, celle d'un père spontanément attentif, pertinent, donnant , dans la biographie de ses personnages, une place étonnamment juste aux figures d'enfants. Quelqu'un qui ne faisait pas, de l'enfance, tout un roman.

J'ai aujourd'hui, l'âge qu'il avait quand il est mort. Je suis heureuse de le retrouver. Aussi surprenant que cela paraisse, j'ai trouvé dans cette oeuvre consacré à la célébration de la jeunesse, quelque chose qui a mûri en même temps que moi.

7 commentaires:

Anonyme a dit…

Grâce à lui, j'ai découvert les années 20, le cynisme et la fantaisie de la bourgeoisie de l'époque. Ca ne m'a pas empêchée d'adorer Gatsby à 15 ans et Robert Redford à 30. Que de bons souvenirs !

Anonyme a dit…

Je retourne de ce pas relire "Tendre est la nuit..." Merci.

Saperli a dit…

Sido, mère de Colette, pensait que c'était une aberration de publier des livres pour enfants et laissait les siens lire dès leur apprentissage de la lecture, ce qu'ils voulaient dans la bibliothèque familiale.

Tellinestory a dit…

@ saperli: les miens ont, à peu de chose près, fait pareil. C'est même l'une des choses qui me fait dire que que me bibliothèque pourrait ne pas rester éternellement dans ses cartons. Ai-je le droit de priver mes filles de ces moments musards dans les rayons?
@Oxygène : et maintenant? allez, raconte...
@Still: ;-))

Anonyme a dit…

Maintenant, j'ai une grande tendresse pour Mangeclous. On est loin de Gatsby n'est-ce pas ?

Marianne a dit…

Joli partage que le plaisir d'explorer une bibliothéque avec un enfant.
Voulez vous un coup de main pour descendre les cartons ?

Anonyme a dit…

Quelle belle idée que d'ouvrir tes cartons pour tes enfants.