27.9.08

Primum non nocere

Un monsieur est passé en justice pour avoir laissé, une fois, son môme de 5 ans, pendant 45 minutes dans une aire de jeu close et surveillée, avec un portable. Il est accusé d'avoir compromis gravement la santé et la sécurité de son enfant.

Précisons tout de suite que ce jeune homme est probablement un grand couillon. Oui, il avait le droit de déranger son lardon de cinq ans de son jeu et de lui signifier qu'il n'avait pas le choix.
Parce que l'autre solution qui consistait à prévenir son chef qu'il avait son trousse-pet sur les bras, ça, c'est bien sûr du domaine de l'impossible.
Des générations entières ont fermé furtivement des portes nocturnes sur des nichées qui se réveilleraient seules, ont jeté un oeil sur la pendule de l'atelier en espérant que leurs gamins à la clé ne traineraient pas en chemin, des floppées de nourrissons ont vécu leurs premiers jours dans les arrières-boutiques, le biberon calé dans le bec.
Je me souviens de mes nuits de garde après la mort de C., les rares fois où je n'avais pas de solution pour garder ma bébé, ma terreur des appels nocturnes et ce téléphone que je posais à coté du berceau, pour que l'oreille compatissante de l'infirmière de nuit reste en veille pendant que je m'occupais du patient.
Alors, bien sûr, moi, j'aurais pris mon morveux sous le bras, content ou pas content, parce qu'un portable, c'est un peu court comme nounou. Mais c'est parce que je suis une vieille mère acariâtre qui supporte assez bien la frustration de sa descendance.

Mais quand même.
Si on considère le motif de l'accusation, est-ce qu'il fallait judiciariser à ce point?
M'est avis que l'enfant a très bien pu se sentir parfaitement en sécurité avec la promesse de son papa. Si l'absence ne dure pas trop longtemps, la parole des adultes fait sanctuaire de façon assez efficace.
Par contre avoir un père en garde à vue 48H par des adultes qui vous disent haut et fort qu'il est dangereux, ça oui, c'est traumatisant de façon à peu près garantie.
J'appelle ça l' effet Kenneth Starr. Rappelez-vous : pour fustiger l'immoralité de Clinton, ce procureur fit un rapport tellement détaillé de ses faits et gestes qu'il constitua un magnifique support d'onanisme pour tout un tas de jeunes gens.
J'ai très fort le sentiment que cet enfant se souviendra plus durablement et plus lourdement du procès fait à son père que de ses 3/4 d'heure au jardin du Luxembourg..

Le père a écopé de trois mois de sursis. Il me paraît à peu près certain qu'il ne recommencera pas. Une bonne remontée de bretelles dans le cabinet d'un juge aurait fait tout aussi bien l'affaire.

Maintenant, faisons ensemble un rêve. Un homme se lève dans un jardin public et lance une annonce à voix haute :
"Excusez-moi : je viens d'être appelé pour un travail urgent qui ne devrait pas durer. J'ai le choix entre interrompre mon enfant qui joue ou faire appel à la bonne volonté de ceux qui savent qu'il vont rester encore un moment ici. Acceptez-vous de veiller quelque temps sur un enfant qui n'est pas le vôtre?"

Des fois, le degré de civilisation auquel nous sommes parvenus m'effraye quelque peu.

19 commentaires:

Valérie de Haute Savoie a dit…

Mais l'enfant est devenu un trésor auquel il devient très dangereux de toucher. Le laisser un instant est un crime, et lui faire un calin un risque majeur de se faire traiter de pédophile. j'exagère, mais il me semble que cette surprotection n'est pas forcément un bienfait.

D'un autre côté, y a aussi certaines mamans qui se battent pour protéger leurs enfants d'un père incestueux et qui se retrouvent bien seules face à une justice incohérente. (je pense à la jeune bergère là)

En bref, je pense comme toi qu'il aurait suffit juste de pointer un peu le doigt sur ce qu'avait fait le père pour lui ouvrir les yeux.

Krazy Kitty a dit…

Laisser un enfant aux soins de parfaits inconnus ?

Pire, prendre la responsabilité de s'occuper de l'enfant d'un parfait inconnu ?

Mais tu n'y penses pas sérieusement ! Qui sait tout le mal qui pourrait arriver si on se mettait à prendre ce genre de responsabilités !

Boutoucoat a dit…

oh là là, mes pov'parents ( 7enfants )paysans ....en taule ! eux qui passaient des demi-journées aux travaux des champs, laissant bien sûr les touts petits à la maison, même pas fermée, macérés dans leur .....aucun n' en est mort peut-être la main du bon dieu ? Eh oui, c' est que de ce temps là, ma bonne dame ON avait la foi !!!

anita a dit…

Krazy kitty: je pense qu'il y a justement une grande différence entre confier son enfant à UN inconnu et le remettre à la la responsabilité d'un groupe d'adultes présents, dont on sait qu'il sera composé à 90%de braves gens, le 10%restant étant annulé par le poids du groupe.
En Afrique, ma proposition n'aurait rien de choquant.
Et quand j'y pense, je crois que chez moi non non plus.

anita a dit…

Boutoucoat, nos posts se sont croisés. Mais oui, j'ai failli rajouter dans mon énumération les parents obligés d'aller au champ.

Pour finir mon post précédent, réfléchissez aux liens sociologiques de plage...
A moitié à poil dans le sable, il devient naturel de proposer à la dame qui veut aller se chercher un flacon de crème solaire : " allez-y donc, je garde un oeil sur votre petit et un sur le mien".

Tinou a dit…

Tout à fait d’accord avec toi, Anita. Dans son sac à dos, cet enfant trimbalera avant tout les heures passées avec les policiers, leurs questionnements, probablement une image du père à rétablir et aussi la médiatisation à laquelle il n’a pas pu échapper. Primum non nocere ..., en fac de médecine oui, mais en école de police ? j’en doute !!!

Marianne a dit…

Fratrie de quatre 5, 7, 9, 11 ans père veuf , nous étions seuls tous les après- midi en rentrant de l'école dans une maison qui n'était jamais fermée car mon père avait peur que les clefs soient perdues . Leitmotiv : vous êtes sages ou c'est l'orphelinat disait-il ce cher Papa qui nous a appris la liberté, à son corps défendant, très tôt . Le voisinage surveillait , bien au fait de la situation et se chargeait de relater nos exploits à l'autorité parentale à son retour du bureau , le soir .
Certes les temps ont changé . Une remontée de bretelles et des conseils ou adresses en cas de besoins à venir , ce couillon ne méritait pas plus . Le nombre de gardes à vue explose , bientôt des caméras partout , rassurez vous vous ne pourrez bientôt plus faire de pets sans qu'un écran dans une salle de contrôle affiche un nuage de pollution .
Et lorsque les gamins se présentent seuls à l'atelier , je fais quoi , je n'autorise pas l'accès et me précipite pour dénoncer les parents ?

Oxygène a dit…

C'est terrifiant de constater à quel point le moindre "écart" (à quoi?) est immédiatement montré du doigt et sanctionné. "Attention les gars! On vous a à l'oeil, faites gaffe. " Et ce Monsieur, qui était chauffeur livreur, avait-il droit à une place en jardin d'enfant pour son garçon? Et que faire quand on travaille et que l'on n'a personne à qui confier l'enfant? Quel choix avait-il entre prendre son enfant avec lui dans le véhicule au risque d'être licencié, et le laisser 3/4 d'heure au Luxembourg?

Marianne a dit…

Depuis les faits, le père n’a pas revu son fils, avec qui il a simplement pu converser deux fois au téléphone.
Trouvé sur le site du Parisien , bravo la justice ,depuis le père et l'enfant ne vont pas très bien .

Krazy Kitty a dit…

Je suis tout à fait d'accord, Anita, peut-être l'ironie de mon message est-elle mal passée. Il me semble que les gens se méfient de plus en plus les uns des autres, c'est bien dommage.

anita a dit…

Kitty: ah flûte, faut que je me surveille, ça fait deux fois que je prend au pied de la lettre un truc au second degré.
A la troisième, achevez moi...

Anne a dit…

C'est vrai ce que dit Valérie, et que LVN avait aussi écrit assez justement dans des temps reculés.

L'enfant est le fantasme de pureté, d'innocence et de roi du monde et les réactions autour de "comment en prendre soin et éviter tout ce qui peut lui nuire" prennent des proportions parfois... disproportionnées.

Quand je pense à toutes ces générations, moi comprise, qui ont été baladées en couffin calé entre le siège avant et le siège arrière, qui ferait maintenant jeter en prison des parents inconscients...

l'âne Onyme a dit…

Anita, t'es fou ou quoi ? Tu 'es trompée d'époque. Aujourd'hui c'est le chacun pour soi, on regarde son nombril et on resserre ses oeillères.
Et surtout n'oublie pas qu'on est dans la civilisation du zéro risque. Dolto disait, à peu près, qu'à force de vouloir ne prendre aucun risque, risque, on ne prendrait pas celui d'être heureux.

Fauvette a dit…

Je ne comprends pas pourquoi cette histoire a pris de telles proportions ; il est évident que la papa n'a jamais eu l'intention d'abandonner son enfant, que tout s'est passé dans l'urgence.
Mais pourquoi lui faire cette mauvaise pub, cette condamnation est odieuse et grave. Et surtout les relations de confiance père/fils sont quand même un peu abîmées...
Mais oui, il fallait qu'il demande de l'aide, et il l'aurait certainement obtenu. Cela m'est arrivé au square (il y a des années)de garder un enfant une heure par ex. car la maman avait un truc urgent à faire. Et je ne la connaissais pas... Enfin bon sang, dépanner, se faire dépanner, ce sont des usages courants dans nos villes !

anita a dit…

@ Valérie et Anne : il y a bien longtemps que je pense que la sacralisation de l'Enfance est parfois contraire à la Protection de l'Enfance.
Les enfants ont aussi besoin que nous confortions les adultes autour d'eux, tant que cela est possible et profitable.

@Tinou: tu as raison de souligner que c'est aussi un problème de formation. Les policiers sont souvent des gens pris très jeunes dans le tourbillon de choses invraisemblablement violentes et cruelles et sans aucune espèce d'outils pour comprendre cela. Or l'outil de pensée sert à ne pas se défendre tout aussi violemment en contrepartie. Les plus sensibles et les moins fragiles s'en forgent tout seuls, au mieux qu'ils peuvent au cours de leur vie professionnelle. J'ai souvenir d'un blog de flic passionnant.

@Marianne : m'enfin, je me demande même pourquoi tu poses la question. Dans le quartier où tu exerces, tu sais bien qu' a priori, les parents ne sont bons que pour utiliser à mauvaise escient les allocs... Dénonce, dénonce. Ou fait chanter. On boira les bénéfices!
(rr'eusement que mon lectorat a plus que moi le sens du second degré!)

@Oxygène : voui, pis ça va pas s'améliorer.

@ Anne : voui ,je suis fou. Mais finalement tellement moins que d'autres.

@Fauvette : je t'aurais confié mes mômes sans aucune hésitation. ;-)

anita a dit…

Recificatif : le j'suis fou s'adressait à l'Âne, et non pas à Anne.
vais m'faire un café.

Valérie de Haute Savoie a dit…

Un café ???? mais malheur, pense à ton coeur !

Tout est devenu danger, on tend au risque 0 et on s'emmerdre fort :)
C'est aussi cela, l'obsession de protéger au delà du raisonable.

Anonyme a dit…

Tous des délinquants en puissance ,voilà les principes que développe cette société de oufs :l'outrancière judiciarisation de nos actes manqués ou la culpabilisation qui freine la voie vers la responsabilisation . Quant a la civilisation.....!!!!!p'tit patapon

cultive ton jardin a dit…

Des milliers de milliers de parents font ou ont fait ça, par inconscience ou par obligation, sûr que c'est pas bien. Mais ça ne passait pas le mur du son (et de l'image).

La question, c'est pourquoi on leur fait aujourd'hui tant de pub? pour accréditer l'idée que les parents en général sont des irresponsables (surtout les pauvres) et conditionner les "honnêtes gens" (cf, Zola, dans "Le ventre de Paris": "Ah, quels gredins que les honnêtes gens") à l'indignation qui précède la délation.

Que ça ait pu sauver la vie d'enfants enfermés criminellement dans une auto en plein soleil, tant mieux, mais ça ne change pas le fond du problème, une saloperie peut aussi avoir des effets positifs, elle reste une saloperie.