17.9.08

La tâche d'Isis.


Ne cherche pas toujours, les paupières baissées,
Ton noble père dans la poussière.
Tu sais que c'est commun : toute vie doit mourir,
Passer de la nature à l'éternité.
Hamlet*

Depuis quelques années, mon père est tombé dans le piège fort addictif de la généalogie. Il cherche, fouine, ausculte, prospecte, tourne dans tous les sens la mince bribe délivrée par un obscur registre, comme le paléontologue devant un malaire de stégosaure. Il suppute, vérifie, bute et, comme tout généalogiste, il râle.
Contre les opacités, les lenteurs, les omissions volontaires et les destructions.
Beaucoup de documents ont été volontairement brûlés. Je comprend qu'il s'en exaspère, et pourtant, venant de lui, je m'en étonne.
D'une certaine façon, la tâche entreprise est assez proche de son habituelle activité :
Ramasser d'infimes indices, les agencer avec douceur, en évitant de les tordre, parce qu'il est plus important d'en connaitre la forme que de la faire entrer à toute force dans la théorie, prendre le temps de voir se dessiner une silhouette, ce fut pour lui un exercice familier.
Mais je sens bien que la place de ce qui manque, de ce qui échappe prend ici une valeur différente: dans sa recherche du "comment ça marche", "ça" incluant les gens, les groupes sociaux, la folie, les institutions, les courants de pensée et autant de ratons laveurs que d'éléphants blancs, j'ai toujours pensé qu'il tolérait, voire appréciait, les inévitables impasses, les silences, les humaines ellipses.
Je tiens de lui que toute reconstitution est approximative, qu'à Isis elle-même, quand elle tenta de rassembler les 14 pièces d'Osiris, il manqua toujours un morceau du puzzle, le plus vivant.


Du coin de l'oeil et de l'oreille, je l'écoute parler de cet ancêtre qui est le pivot de sa recherche, et je vois bien que cela me fait des choses, cette quête, des choses mêlées.

Faut dire que le personnage a de quoi titiller. P'tête bien un peu espion. Opportuniste en diable sans doute, on ira pas jusqu'à dire p'tête bien un peu rouleur dans la farine, mais pas loin. Coureur de jupons, décidé à faire sa place dans le monde. Un passeport à un autre nom que le sien, des bolchéviques, une plantation détruite par un ouragan, un certificat identifiant, comme luthérien converti à l'orthodoxie, ce franchement juif élevant sa fille au Couvent des Oiseaux, une bague de l'Impératrice, des lettres de Tchékov, une ruine ou deux, un dossier comme un roman russe aux Renseignements Généraux, un secret de famille. Ou deux?
Il faut reconnaître qu'il a de la gueule, l'Ancêtre. Il a, d'ailleurs, exactement la gueule à faire un bien meilleur ancêtre que parent...
A choisir, j'aurais sans doute préféré que mon père en fit un roman. Mais rien de tel qu'un secret de famille pour lancer une quête. Eut-il, avec ses frères, hérité d'une histoire limpide et du demi-mètre cube de documents y afférent, il aurait peut-être plus hanté les vide -greniers pour se débarrasser du superflu que les archives d'un shettl d'Ukraine.
Mais je vois bien que ce n'est pas là l'essentiel des questions qui me brassent, entre figue et raisin, entre mythes et raison.
Que garder du passé, du parent? Quels sont les signes qui étayent et ceux qui barrent la route? Devons-nous tout garder, tout mettre en lumière? Mes arrières-petits-enfants ont-ils besoin de savoir ce qui m'a amené en ces rivages? Ou bien la tradition orale suffira-elle pour qu'ils sachent qu'Anita, un jour, eu besoin, plus que tout, de lumière et de vent?

Je sais bien, qu'un jour, dans dix ou vingts ans, je me trouverai en face de cette cruciale question, d'abord, si tout se déroule dans l'ordre, à la place d'enfant.
Il m'est particulièrement malaisé de savoir ce que je garderai et transmettrai d'une mère de plus en plus enclose dans une malveillance désespérée. Sans pour autant vouloir fabriquer des séquestres mortifères, il y a bien des choses que j'aimerai faire basculer dans le registre d'une archéologie pas si intéressante que cela. La tentation est forte de laisser filer tout ceci en d'autres mains que les miennes.
Du coté de ma filiation paternelle, je sais bien que l'essentiel est fait, que mes enfants ont d'ors et déjà le goût du jeu de mots épouvantable et de la chanson idiote, qui signe sans appel la transmission. Sans doute aussi, la tendresse partagée sans trop d'ombre dégage le terrain des suivants.
Par contre, j'aimerai bien éviter qu'entraîné par son souci d'exploiter toutes les traces de son grand Ancêtre, il ne me somme de faire pareil vis à vis des siennes.
Car, pour parler franchement, s'il ne me délivre pas des soixante-dix-sept chaises en instance de réparation qui hantent sa cave (et s'y reproduisent?) c'est moi qui les mets sur le trottoir.



Edit de 2110: ce post montre que mon arrière-grand-mère, Anita, était assez ambivalente. Il est heureux qu'elle ait finalement changé d'avis, sans quoi nous ne disposerions pas de cette merveilleuse "Salle des Chaises à Trois Pieds" qui est le fleuron du Musée International de la Procrastination


* on voit également que c'est à cette date que commença sa période "puisque je vous dis que TOUT est dans Shakespeare", période qui dura jusqu'à ce qu'elle eut saoûlé tout le monde avec ça. Elle a fini par s'arrêter, tout en affirmant avec force que Will était quand même beaucoup moins chiant que la génétique.

3 commentaires:

Yves a dit…

Si tu veux, je te prépare les cartels pour les chaises du Musée international. Voici les premiers, à la plume sergent-major, découpés sur un bois de couvercle à camembert (au lait cru) :
- Sur cette chaise, Napoléon ne s'est pas assis
- Sur cette chaise, Joseph Staline ne s'est pas assis
- Sur cette chaise, Pol Pot ne s'est pas assis
- Sur cette chaise, Joseph Goebbels ne s'est pas assis
etc.
Je sais que 77 chaises ne suffiront pas. On pourra en emprunter au comité des fêtes.

Anne a dit…

Ah lala que c'est romanesque !

Tu vas peut-être pouvoir m'éclairer sur la psyché des pères partant en quête de généalogie : le mien a commencé a remonter l'arbre tout doucement, mais quand, cet été, je lui demandais s'il n'avait jamais eu envie de s'enquérir de son grand-père paternel, lourdé très vite après l'enfantement par son épouse, il m'a répondu que non.

J'en suis restée coite, les deux proposition m'apparaissant contradictoires ! (Mais pas plus étonnée que ça, finalement).

J'espère que la quête de ton père donnera lieu à une formidable saga familiale !

Anonyme a dit…

Il est heureux que mon arrière-grand-tante, Agaagla, n'ait pas connu cette Anita. S'intéressant à Shakespeare pour des raisons purement professionnelles, elle en perdit le sommeil et ne le retrouva que lorsque "Roméo et Juliette" ne figura plus au programme !

Par ailleurs elle conserva sa vie durant une pleine armoire de classeurs patiemment remplis par sa propre aïeule, éminente généalogiste, ne pouvant se résoudre à laisser disparaître la trace de ce travail de fourmi titanesque.

un commentateur de 2110