28.7.08

D'une question compliquée en diable.


Dans un bourg, pas très loin de chez moi, une association vient de voir le jour. Elle a pour but affiché de militer pour le retour, chez sa mère, d'une enfant placée par décision de justice.
Je ne connais pas les tenants et les aboutissants de cette histoire, et me garderai bien de les chercher s'ils ne viennent pas d'eux-mêmes s'imposer à moi. J'ai bien assez de mes vertiges professionnels cinq ou six fois l'an. En quel trébuchet mesurer le poids des histoires familiales? A quel moment est-il urgent de décider que l'on est passé de l'aimable négligence à la carence, du folklore à la pathologie, du particulier au franc fou, bref, du domaine privé à celui de la nécessaire protection de l'enfance? Je ne suis pas juge et, si je considère le labyrinthe qui s'ouvre devant moi chaque fois qu'il me semble nécessaire de faire remonter mes inquiétudes à qui de droit, je ne les envie guère.

La seule chose que je sais de cette histoire, c'est l'histoire de Mme Z. privée de son enfant semble avoir ému beaucoup de monde.

Or, c'est justement à ce moment précis que Mme Morano déclare qu'il faut faciliter l'adoption et qu'il n'est pas normal que "des enfants fassent plusieurs familles d'accueil".

L'ennui, disait Renoir, c'est que dans la vie, à défaut d'avoir raison, tout le monde à ses raisons. Mais ce n'est qu'en apparence que ces deux logiques sont
inconciliables : l'émotion soulevée est quasiment la même. Quiconque se place dans une position de parent, qu'il soit adoptant ou biologique, quiconque clame son amour, son droit à élever un enfant, est sûr de déclencher la sympathie des foules.

D'autant plus s'il a la possibilité de faire figurer le travailleur social (ou le juge, le corps médical, kikonveu...) en position d'obstacle, au pire franchement malveillant, au mieux, tout juste ligoté par une idéologie mensongère.

Les travailleurs sociaux ne comprennent rien, c'est bien connu. D'ailleurs, c'est vrai. Ils se dépatouillent, s'interrogent, sauvent parfois les meubles, jettent le bon grain avec l'ivraie, sont toujours en retard d'un train, à coté de plaque, à l'ouest, dans le champ (social).
Ils s'en tirent d'ailleurs parfois en pensant que c'est les parents qui n'y comprennent rien. ( Ou le juge, le psychiatre, l'école...)

Mais s'ils sont nombreux à penser que l'adoption plénière a des dangers à retardement, s'ils tentent de préserver les liens familiaux , autant que faire se peut, ce n'est peut-être pas parce qu'ils sont différents affectivement, voire génétiquement, du journaliste qui écrit sur eux. C'est peut être juste parce qu'ils sont des travailleurs sociaux, et que ces histoires-là, c'est leur pain quotidien, une astreinte permanente à écouter Pierre, Pauline et l'autre, qui ont tous leurs mots à dire, comme de juste contradictoires.

Si la phrase de Mme Morano m'a choquée, c'est qu'elle laissait sous-entendre que ces enfants passaient de famille d'accueil en famille d'accueil, comme ça, sans raison, par pure cruauté administrative. Je ne dis pas que cela n'arrive jamais, je ne dis pas que toutes les sauvegardes de l'enfance marchent avec délicatesse, attention et respect.
Mais parmi ceux, dont je me souviens nommément, dont j'ai le visage encore en mémoire, qui ont eu ce parcours là, bon nombre étaient des enfants tellement malmenés, cassés, atomisés par leur histoire qu'ils épuisaient tout le monde. Il faut bien parfois toute l'expérience, le professionnalisme-et la rémunération!-d'une famille d'accueil pour faire front aux tempêtes soulevées par leur accostage.
Pour accepter les coups, les hurlements, les fugues, l'encoprésie. Au plus fort de l'histoire maltraitante, les enfants disent souvent, comme dans la célèbre histoire polonaise, "qu' on peut pas se plaindre." Mais quand, ils le peuvent enfin, gare. Ça dépote. Des fois, c'est juste un temps. Des fois ça dure.

Et il arrive que les accueillants déclarent forfait, au bout d'un temps.
Pas seulement les professionnels: dans le lot, j'en ai vu quelques uns adoptés en provenance de l'étranger, et remis, un ou deux ans après, dans le circuit de l'adoption. Pour malfaçon.

Alors, faut pas nous en vouloir d'être moins caracolant que les politiques sur la question, moins fervents que les associations...

Je suis tellement pas sûre que l'amour soit une caution suffisante. (Pardon, je suis tellement sûre que si l'amour suffisait pour apprendre à vivre, des millions de pages disparaîtraient instantanément de la blogosphère...)
Il me semble parfois que ceux pour lesquels cela a le mieux marché, c'est ceux pour lesquels on avait respecté la vérité de l'histoire. Ceux pour qui l'ailleurs, l'avant, avaient été clairement signifiés comme ayant existé, même si plus possible. A qui on a pu dire qu'ils pouvaient reprendre souffle, là, maintenant et pour les jours à venir, mais sans effacer ce qui, de toute façon, n'est pas effaçable.

C'est vrai que j'ai un point de vue particulier. Je n'y peux mais. Du balcon où je me place, l'Etat n'est pas là pour garantir un droit à l'enfant à des adultes, même quand ceux-ci ont été malmenés par une nature indocile. Il est mandaté pour pallier au mieux la rupture ou la carence de liens essentiels aux enfants. L'adoption par une famille nucléaire est-elle la seule solution?
Il y a peut-être d'autre façon d'apprendre à prendre soin des enfants délaissés que par l'appropriation. Je pense à la façon dont Samantdi, par exemple, a accepté de tisser des liens avec ceux qu'elle appelle gentiment ses vampires.
Non pas en remplacement des parents. A côté. Avec.

Mais bien entendu, ce n'est qu'une toute petite, une minuscule facette d'une question sans fin. J'attends, pour trancher la question d'avoir écouté Pierrette, Paul, Jacques et l'autre.

8 commentaires:

Yves a dit…

Cette pensée d'agir avec et non pour me semble fondamentale. Et dans toute relation humaine, de soin, d'enseignement, amoureuse...

anita a dit…

On est d'accord.
Ah oui?
Bises.

saperli a dit…

bien d'accord avec toi,en général les travailleurs sociaux font ce qu'ils pensent être le mieux pour l'enfant. Et ils découvrent parfois avec stupeur que la famille d'accueil qui avait "remporté" brillamment l'agrément de la commission, a un comportement pour le moins étrange. Il faut parfois des mois avant que la lumière se fasse. J'ai connu des situations qui défraieraient la chronique si elles avaient été révélées au grand jour...

gilda a dit…

Elle a raison Kozlika, c'est fort et fort bien dit.
Et effectivement l'amour ne suffit pas, il peut même, mal porté, engendrer des dégâts (bien vu cette idée des pages qui n'existeraient pas dans la blogosphère).
Merci pour ce billet.

l'âne Onyme a dit…

Et si L'objectif de Madame Morano était le même que celui de ses collègues, c'est à dire démonter l'édifice social monté depuis la libération pour le remplacer par.. les bonnes œuvres de Madame la Présidente ?

Moukmouk a dit…

On a eu une réforme ici il y a trois ans, pour raccourcir les délais avant une adoption permanente. Et puis c'est ce qui s'est passé, des enfants tellement brisés que des parents ordinaires avec le bon sens et la bonne volonté ne sont pas capables d'y arriver... et quand ils sont adoptés c'est plus difficile de les retourner à l'entrepôt.

Anonyme a dit…

Anita, je suis tellement soulagée de lire "l'amour ne suffit pas"... Tout dans ton billet est juste, vrai, pertinent. S'il y avait une solution simple, on le saurait.

Pour avoir été "famille d'accueil" pendant un an d'une gamine "atomisée" comme tu dis, c'est moi qu'elle a laissé sur le carreau quand elle est allée vivre chez sa grand-mère au Portugal. Nous étions toute une famille épuisée. À bout.

Et pourtant, elle en valait la peine, je t'assure.

Alors voilà, merci.

Chroniques B.

Anonyme a dit…

Et pour de nombreux parents l'amour ne suffit pas tellement l'histoire infantile vient cruellemment parfois parasitées l' histoire actuelle avec nos propres enfants. Alors quelle "solidité supplémentaire" elle va offrir madame Morano a ces familles qui risque leur propre anéantissemment en prenant le risque d'aimer plus