
Ce matin, je regarde deux hommes sortir d'une voiture noire et, symétriquement, enfiler leur veste pour commencer une journée de travail.
Ils ont un peu plus que la trentaine, leurs traits sont agréables, plutôt neutres.
La voiture est parfaite propre, onéreuse sans doute, sans être ostentatoire, les chemises bleu ciel, les costumes bien coupés.*
De parfaits salary-men.
Et je découvre tout à coup, à quel point l'espèce m'est étrangère. Je suis moins désarmée par des hommes en boubou rose, par les marins du coin qui vous écrasent trois phalanges en toute généreuse inconscience, par les ex-junkies tatoués partout où il n'y a pas de veine affleurant, que par ces exemplaires répétés d'hommes corrects et interchangeables.
Je les rencontre parfois, quand ils viennent, entre deux rendez-vous professionnels, accompagner des enfants gentils en visite de maternelle. Si je demande un avis spécialisé en ophtalmologie, je suis sûre que cela sera fait. Et il est même possible qu'ils le feront eux-même et n'en chargeront pas forcément leur épouse. Ils sont courtois, efficaces et je les perçois comme indifférents.
Souvent, l'interrogatoire est pauvre. Tout va bien.
Est-ce la représentation que j'en ai, qui fait que je ne trouve pas la porte d'entrée? Est-ce au contraire, parce qu'il n'y a rien à voir, que je n'ai senti ni résistance, ni point de passage, que j'ai le sentiment qu'ils ne m'ont rien dit?
Probablement des deux. Mon efficacité tient à ma capacité de me fabriquer une image mentale des courants tensionnels, des marges de manœuvre, des mélodies intimes et des questions de mes interlocuteurs. Tout autant, voire bien plus que ce me disent, de leur enfant, mes mains et mes yeux. Et, sauf si l'imperfection de leur progéniture lance la consultation vers un terrain plus animé, la plupart du temps, je ne vois rien. Que des hommes corrects.
Est-ce l'éclat aveuglant de leurs chemises bien repassées qui brouille ainsi mes repères? Comment ça vibre, un homme impeccable? Est-ce que ça pleure? Ça rêve de quoi?
Ce costume leur est-il une jouissance, une obligation ou une armure?
Ce rasage de si près, est-ce à leur patron qu'ils le dédient ou à un amour?
Je regarde les deux inconnus approcher. Ils détonnent vaguement, dans cette rue. L'espèce n'est pas si nombreuse, ici, dans ce pays où les employés de banque risquent parfois l'absence de cravate et où, au vu de l'état de leur pantalon, vous donneriez cent sous aux hommes les plus riches du coin.
Je guette, du coin de l'œil, un rien, un tressaillement, un éclat de rire, un faux pas. Je n'ai pas d'hommes semblables dans mon paysage personnel, ni père, ni frère, ni époux, ni amis. L'un de mes oncles, peut-être, fut à cette image là.
Et peut être, d'avoir été une nièce assez aimée pour avoir eu de rares et brefs aperçus de sentiments profonds mais exprimés comme en se cachant, me laisse le sentiment que ces hommes là restent des hommes liés, comme lentement déshydratés, rendus pour ainsi dire, inaccessibles à eux-mêmes.
Passant correct en costume neutre, comme j'aimerais, si tu passes ici, tout vivant de tes rêveries, que tu me démentes...
*
Je ne me souviens plus de la couleur de la cravate, mais il y en a de très jolies chez M. KA...