29.5.07

Journée ordinaire d'un fonctionnaire qui coûte trop cher


(pour kadidja)

Dans mon cause-toujours local, un testalacon.
Le genre de truc que je lis d'un oeil bovin en croquant ma biscotte, parce que je suis incapable de ne pas lire à certains moments, et que le petit déjeuner en fait partie. Bon, c'est ou la feuille de chou ou la composition en acide folique de ladite biscotte.
Cette fois j'aurais fait mieux de, remarquez.
Le testalacon du jour s'intitulait: "êtes-vous audacieux ou frileux?" Des questions destinées à prouver que si vous pissez dans votre froc devant votre patron, c'est que vous êtes plutôt frileux. Comme le lecteur local est moyen cortiqué, d'après le rédac-chef, pas de fantaisie fine sur l'évaluation, pas de carré rouge ou rond bleu à reporter dans la colonne B27. Non, une simplicité biblique: plus vous cochez de cases, plus vous êtes inhibé.
Et là, old chaps, une question qui tue:
"vous êtes fonctionnaire et fier de l'être."
Crac, un point de plus.

Les fonctionnaires du GIGN, des urgences, pédiatriques ou pas, les pompiers professionnels et autres mous du système limbique apprécieront certainement que soit ainsi coté leur légendaire amour de la routine.

Moi-même, je me suis souvenue, à la suite de ce test et juste avant de me désabonner, de mon premier jour de visite de troisième dans ce collège de ZEP. Vous allez me dire que j'en rajoute, mais même pas. J'y étais allée la fleur aux dents, simple vacataire, totalement ignorante de ce qu'était cette profession. Pour tout viatique, j'avais une liste de paperasses, et pour toute information sur cette banlieue qui flambait régulièrement, cette phrase merveilleuse de mon chef:
" oh! ne vous inquiétez pas, je crois que vous pourrez garer votre voiture à l'intérieur de l'enceinte de toutes les écoles..."
Vous dire si j'étais outillée.
Kadidja était la première sur la liste, donc la toute première adolescente que j'ai vue dans ce cadre. Elle m'avait demandé d'un air maussade si elle était obligée de se déshabiller. Je lui ai proposé de garder son vaste tee-shirt, que je soulèverais pour l'examen quand ce serait utile. Elle s'est allongée sans un mot. Lorsque j'ai soulevé le tissu, je me suis aperçue qu'elle s'était quadrillé, longuement, presque géométriquement l'abdomen à coup de cutter.
Les scarifications n'étaient pas la mode des adolescentes en quête de scénarios pervers, comme elles le sont devenues. Mais Kadidja, violée à 12 ans, vivant dans famille dont aucune parole de réconfort ne pouvait sortir, n'avait pas trouvé d'autre issue à son immense douleur.


Je sais, madame ou monsieur le rédacteur de ce testalacon: si j'avais été en quête d'audace, j'aurais dû tourner les talons.
Il est bien plus courageux de porter son regard sur le graphique ascendant d'une action boursière, que de soutenir celui de Kadidja.
Mais, ça, faudra me le dire en face, les yeux dans les yeux. A moi, pis à quelques autres fonctionnaires frileux de la protection de l'enfance.

10 commentaires:

la bacchante a dit…

...

Still a dit…

Tu sais que je t'adore ?

Madeleine a dit…

Et tu as même continué on dirait !

(Merci pour toutes les Kadidja)

ada a dit…

Jamais vu de médecin scolaire dans mon établissement. Tu fais partie d'une espèce en voie de disparition. Tu nous coûtes trop cher.
Et tant pis pour les Kadidja. De toutes façons parties comme elles le sont, elle ne seraient pas rentables.

Oxygène a dit…

Mais tu sais, ta Kadidja, si ça se trouve, elle avait 10 ou 12 frères et soeurs, clandestins comme elle. Ils nous coûtent cher ces gens là ! Alors payer des fonctionnaires pour s'occuper d'eux...Des médecins en plus. Normal que certains soient frileux.
Conclusion : ton testalacon, il est tout à fait dans l'air du temps et en harmonie avecla pensée sarkozienne.

anita a dit…

@madeleine: Oui. Mais Kadidja aussi, hélas. On vide l'océan avec une petite cuilère. Trouée.
@Ada et Oxygène: ah! je savais bien qu'avec avec vous deux, on allait enfin pouvoir parler de choses sérieuses!
Bon: avez vous acheté des actions trucs, parce qu'avec Machin qui arrive à la tête de Chose et qui déteste Bidule qui est le meilleur ami de Truc, ça va monter, c'est sûr. Et hop, a nous la fortune!

anita a dit…

@still: Moi aussi hein!

Fauvette a dit…

Bien dit. Cela me hérisse le poil cet état permanent de guerre civile entre fonctionnaires et salariés du privé. On a réussi à monter les Français les uns contre les autres...
Lorsque j'entends des "gens" se défouler avec envie sur les fonctionnaires, je leur demande toujours mais pourquoi n'êtes vous pas devenus fonctionnaire vous, puisqu'ils ont tous les privilèges ? (Je précise que je travaille dans le privé, mais cette jalousie entretenue m'énerve).
Merci Anita pour toutes les Khadija, et excuse-moi de m'étaler ainsi.

Vanessa a dit…

Il est de bon ton de ne pas penser à ceux-là, ceux qui ne trouvent personne sur les routes que les "fonctionnaires" du social, scolaire et médical. Etre philosophe, religieux ou sociologue, reviendrait aussi à cette frilosité! Que dire si ce n'est qu'il s'agit de la population bien au chaud, juste happée par l'appât du gain et de la consommation à outrance, qui réagit à travers ce rédacteur... Une autre idée de la vie...

Ennairam a dit…

C'est uen chouette note, comme d'hab...