6.4.10

Le métier que j'ai évité.


Aujourd'hui, j'ai compris comment on devient gourou.

Je connais G. depuis 6 mois. Je la rencontre toute les six semaines environ, à l'infirmerie parfois, mais souvent ailleurs, dans mon petit bureau déclassé. Même loin, même moche, elle y est plus libre pour parler que sous les murs de l'endroit terrifiant qu'est devenu le lycée.
Ce n'est pas qu'elle refuse d'y aller. Elle se lève même presque tous les matins pour y venir. Et plus elle pâlit, elle tremble et elle se recroqueville.
Bien sûr, ça parle d'autre chose. Bien sûr, je n'aurais sans doute jamais accès à ce dont ça parle, parce que l'essentiel devra se dire ailleurs que dans mon bureau.
Qu'elle le veuille ou non.
Et justement, elle voudrait que ce ce soit là. Elle ne veut plus parler au psychiatre. Elle voudrait que je la prenne en charge, elle, son passé infiniment douloureux, son regard qui part à la fois de côté et en dedans.
Mais G n'est pas seulement triste, ni même anxieuse. Et mon souci n'est pas que de la faire revenir à son statut d'élève. Quelque chose en elle n'a pu se déployer. Et si parfois, elle se pétrifie, comme je l'ai vue faire, ce n'est pas devant un spectacle qui s'offre à elle, celui d'une cour banale avec des camarades ni pire ni meilleur. C'est devant un gouffre sans image, sans mots, hors d'atteinte.
Je ne sais pas si elle ne veut plus voir son psychiatre parce qu'il s'est approché trop près de ce qu'elle fuit, ou bien s'il est laid à pleurer, ou sinistre. Peut- être même bouché à l'émeri.
Mais je ne peux pas la laisser se leurrer à mon sujet.
Je lui explique doucement que c'est à celui qui la soigne qu'elle doit expliquer pourquoi elle ne veut plus venir. J'essaye de la rassurer sur le fait qu'il ne se froissera pas, qu'il n'est pas là pour cela, qu'un médecin n'est pas vexable. Et que c'est peut être justement, en disant ce qui ne lui va pas, qu'elle s'offrira peut être la chance de faire alliance avec lui.
Et cette grande jeune fille lève les yeux vers moi, ce geste si anodin, si difficile pour elle. Elle aquiesce, comme une enfant qui a décidé d'être sage.
Elle est avec moi sans aucune méfiance, sans aucun recul. C'est comme si elle ne pouvait me cacher que ce qu'elle ne sait pas elle-même. Chacune de mes paroles semble tomber dans une attente de novice. Elle m'épuise. Je l'aime bien, mais elle m'oblige, par cet abandon rarement rencontré, à une constante vigilance sur ce que je dis.
Quand elle part, je m'aperçois que j'ai un geste caricatural, un de ceux qui, dans une série télévisée, signe à coup sûr le médecin et du genre soucieux. Je laisse tomber mon menton dans mes mains et je soupire.
Heureusement que la nature m'a fait d'une grande fainéantise et que la charge d'âme à manipuler est un passe-temps finalement bien plus coûteux en énergie que rentable en joies.
Elle tenterait un diable débutant.
G finira par s'éloigner de mon rivage. Je n'ai finalement qu'une activité saisonnière, rythmée par les rentrées, les changements d'établissement, les échecs disqualifiants ou les réussites porteuses d'ailleurs.
Je croise un peu les doigts pour que G. ne rencontre autour d'elle que des paresseux et me souhaite, par là même, d'atteindre un jour le stade de bienveillante feignasse qui, dans l'ombre de mes rêveries, me sert d'imaginaire gourou.

6 commentaires:

Yves a dit…

Éloge de la paresse.

Marianne a dit…

Belle analyse , je me suis toujours demandée comme les psychiatres digéraient " les histoires de leurs patients "

JEA a dit…

A vous lire (et point ponctuellement), la médecine et la scolarité laissent place à l'humanité.

anita a dit…

@yves : connaisseur, va...
@Marianne et JEA : ne vous y trompez pas. C'est parfois plus facile dans la métier, parce que de part et d'autre du bureau, les rôles sont dessinés. Et c'est encore plus facile derrière un clavier, parce qu'en plus, on peut retoucher le dessin.

Lise a dit…

Le juste nécessaire et le moins possible, vraiment pas facile, mais sinon on se leurre vraiment. J'admire ta recherche de légèreté.

Moukmouk a dit…

Très beau texte qui me parle tellement. Et puis parfois c'est plus difficile d'être fainéant avec intelligence que de foncer tête baissée dans le piège de vouloir aider sans pouvoir se rendre au bout du projet.