
Bon.
Ben voilà.
La visite des 6 ans, dans sa forme ancienne, a vécu.
Le département dans lequel j'exerce, dont l'une des spécialités non culinaire est la résistance sous forme de petit village gaulois narquois a tenu bon dernier, mais maintenant, c'est fait.
Nous ne verrons plus, indifféremment, sans distinction, le pauvre, le riche, le grand, le petit, le public, le privé, l'agile, le pataud, le rieur et le secret, l'enfant de prof et l'enfant de putain, celui du quartier Est et celui du Nord, le trilingue et le mutique, l'obèse et le moineau, l'alpha et l'oméga au milieu de beaucoup de petits couci-couças.
Désormais, nous ferons, comme le reste de la France, des "visites ciblées". Pan! j't'ai vu, allonge-toi!
Le plus curieux, c'est que vous allez trouver, dans les lignes qui suivent, un plaidoyer pour le systématique, alors même que dans ma réalité, dans ce qui constitue mon quotidien réel, ces visites ont fini par me faire tartir à un point prodigieux. Le nécessaire dépistage du langage les ont beaucoup formatées, au point de rendre parfois difficile la possibilité de création d'une vraie rencontre et les items répétitifs, commencés en début de saison et de journée dans la bonne humeur, finissent par être le genre de pensum qui annihile complètement la pense-femme que je suis.
Et, bien entendu, quand je découvre sur mon agenda, qu'après avoir casé toutes les visites de maternelles, il me reste, sur toute l'année, vingt-huit jours ouvrables pour répondre aux demandes de quatre collèges, deux lycées généraux, deux lycées professionnels et une trentaine d'école primaire, vous saisirez sans peine qu'il y a une forme de soulagement à imaginer autrement son année.
Mais quand même.
En fait ce qui rend insupportablement lourd ces visites, ce n'est pas leur conception, c'est l'absolu manque de médecins pour les réaliser, sans qu'on soit obligé de choisir entre le systématique et la demande, entre le chalutage et la pêche à la ligne.
Pour répondre à un problème quantitatif, on modifie sérieusement cette visite sur la plan qualitatif.
Nous ne ferons plus de dépistage. Nous travaillerons sur ce qui a été dépisté par d'autres. Pour nous, c'est une modification conséquente: je ne me fierai plus à mes yeux, mes oreilles et mes mains, mais aux yeux et aux oreilles des enseignants, des infirmières et des membres du Rased (oui, ne pouffez pas, ceux-là même qu'on veut supprimer), et peut-être, en sus, aux mains de mon collègue de PMI, à condition qu'il continue, lui, à les voir tous.
J'ai la chance de travailler cette année avec des infirmières que j'estime très compétentes. Au point d'hésiter sérieusement devant cette nouvelle responsabilité qui leur échoit.
C'est en partie au vu de leurs données que je déciderait s'il faut, ou non, un examen approfondi.
Rude responsabilité aussi pour moi, sur des bases que je ne maîtrise pas encore, de déclarer qu'un enfant ne me semble pas devoir être vu. Bien sûr, dans un certain nombre de secteurs, certains enfants n'avaient aucune visite.
Mais franchement, ne pas faire d'examen, est-ce que cela vous fait la même chose que de recevoir de la part d'un médecin un avis rassurant?
Ben non.
Je ne m'inquiète pas pour mes découvertes de hasard, qui auraient forcément donné lieu, un peu plus tard, à une consultation. Les enfants, sauf exception, sont bien suivis.
Je m'inquiète des effets que ce ciblage aura sur le coeur même des échanges. C'est vrai qu'on me renvoie un peu sèchement parfois, que l'on a pas besoin de moi. Soit parce qu'on estime que son enfant va très bien, soit parce qu'il va suffisamment mal pour être déjà entouré d'une foultitude d'acteurs. Dans un billet de Tili, on voit bien que le dilemne d'un médecin contrôleur de la sécurité Social est le même. Soit il contrôle impartialement, au risque de provoquer des réactions douloureuses-avais-je besoin de cela?-ou bien il cible et il annonce par son geste même, avant toute relation : " je pense que vous truandez".
J'ai toujours essayé, quelque soit le contexte, de faire en sorte que ces visites systématiques apportent une forme de plus-value à mes patients. Soit parce qu'émerge un vrai problème, soit parce qu'on balaye une inquiétude qui n'avait pas lieu d'être. Parfois, c'est juste dire à un parent qu'il a bien travaillé et fait un beau petit en pleine forme. C'est peu? Allons, il faut savoir cultiver aussi le narcisse en pot, c'est excellent pour la santé...
Mais l'aspect universel de cette visite me permettait aussi de rassurer les parents malmenés, inquiets, précaires, fuyants . Ceux qui amorcent un mouvements de retrait, refusent haut et fort ou bien n'envoient pas l'enfant à l'école. C'est vite vu d'en faire des parents maltraitants. Ils ont plus généralement peur d'être jugés. Dans ces cas là, je vous jure que je suis bénigne, obtuse, niaisement obstinée,souriante et rivée à mon objectif. "J'vous comprend bien, ma bonne dame, mon bon M'sieur, mais moi, j'sus obligée, sinon je me fais super méga disputer par ma chef qu'elle est horrible".
Je vous passe les détails de mes stratégies d'arapède. J'arrive à moins de 2% de refus dans lequel on peut trouver 1% de situations visiblement inquiétantes sur lesquelles j'alerte et 1% de variables qui nous permettent de dire qu'on n'est pas dans une république bananière.
Ceux-là, les furtifs, je vais sans doute les perdre, sauf à trouver de nouvelles stratégies.
Je me creuse aussi la cervelle pour savoir comment garder une prise sur l'autre bout de la chaîne. Ceux qui n'inquiètent pas, parce qu'ils sont tellement dans le désir de se conformer au désir des adultes à leur égard, qu'ils y laissent la peau-ou plus souvent l'intestin, tétanisé, en vrac, chaque matin avant d'aller à l'école. Ceux qui sont tellement perfectionnistes qu'ils pleurent d'un trait tremblé, d'un rond imparfait. Ceux que je surveille du coin de l'oeil, parce que je me demande toujours comment l'adolescence va passer là dessus, lequel d'entre eux constituera une vraie défense phobique, ceux chez qui des troubles alimentaires sont déjà présents. Ceux-là ne me seront pas, a priori, signalé par l'école et encore moins par les parents.
Sauf si.
Sauf si je me bouge pour inventer quelque chose qui soit acceptable pour moi et pour les patients que je veux intéresser à me rencontrer.
De toutes façons, je n'ai pas le choix. Le cadre m'est imposé. Il s'agit d'un mouvement amorcé , il y a déjà plusieurs années et qui atteint enfin le dernier département qui s'y refusait. Mon choix n'est pas faire ou ne pas faire, mais comment faire pour sauvegarder des enjeux qui me semblent précieux, dont je sais qu'ils se situent dans la tache aveugle de l'administration.
Si cela n'est pas possible, je pense que je m'en irai. Ce n'est pas pour faire plaisir à l'institution que je me préoccupe d'aider les enseignants à mieux comprendre les enfants différents et le poids des pathologies sur les apprentissages. Si je le fais, c'est parce que dans toutes les séquelles qui peuvent résulter d'une pathologie, la séquelle scolaire est l'une des plus lourdes.
Mais je ne conçois pas que notre présence ne doive servir qu'au dépistage de ce qui entrave les apprentissages. Sous cette forme, c'est une cannibalisation des enjeux de santé au profit de la seule institution.
Cela fait 15 ans que je m'emploie au service des élèves. Avec le sentiment que pour un médecin, il n'y aurait point de sotte niche écologique et qu'il est important d'occuper celle qui vous échoit avec honnêteté, conscience et pragmatisme. Mais je crois n'avoir jamais perdu de vue l'enfant. Ni les parents.
J'ai bien le sentiment que ce changement me déloge. Je ne veux pas me répandre en plaintes. Mais je veux comptabiliser clairement ce que je refuse d'abandonner en route.
Il est possible qu'on vienne essayer de me convaincre qu'il s'agit de choses de peu de valeur, que notre société a tout intérêt à les laisser tomber parce qu'elles se sont révélés, à l'usage, encombrantes, peu utiles en terme de santé publique.
Bien d'accord sur la bandelette urinaire, que je n'ai jamais pratiquée.
Mais en ce qui concerne les vulnérables d'entrée de jeu et les hyper-adaptés qui y laissent la peau et les os, je vous préviens :
pour me convaincre qu'il ne faut plus s'en préoccuper, va y a voir du boulot.
PS: malgré tout le mal que je pense de la capacité de ce gouvernement à gérer les problèmes de santé, ce qui se passe là n'est pas de son fait. Mais vous avez le droit de dire qu'il n'a rien fait contre. Qu'il s'assied gaillardement sur ses propres lois, puisque cette visite est prévue dans la Lolf. (lol!) et que les trois bilans promis en vue d'améliorer la protection de l'enfance, c'est du pipeau.